​Jean-Marc Limoges, le professeur incendiaire

L’auteur et professeur Jean-Marc Limoges déplore que l’enseignement, tel qu’il est prodigué aujourd’hui, ne joue pas son rôle d’allumeur, voire d’exciteur d’âme et d’esprit.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur et professeur Jean-Marc Limoges déplore que l’enseignement, tel qu’il est prodigué aujourd’hui, ne joue pas son rôle d’allumeur, voire d’exciteur d’âme et d’esprit.

Jean-Marc Limoges n’est sans doute pas reposant. Professeur de littérature prodigue de son temps, il a aimé que le télétravail imposé par la pandémie permette d’avoir des réunions Zoom avec ses étudiants du cégep le samedi ou le dimanche. Détenteur d’un doctorat, il se considère comme un autodidacte. Il raconte, alors qu’il était à l’université, avoir passé des semaines à déchiffrer des livres complexes « pour mériter les trois heures de cours durant lesquelles j’allais pouvoir m’assoupir », écrit-il dans son essai Victor et moi, Enseigner pour se venger, publié aux éditions du Boréal.

L’enseignement, tel qu’il est prodigué aujourd’hui, ne joue pas son rôle d’allumeur, voire d’exciteur d’âme et d’esprit, déplore Jean-Marc Limoges. Il parle d’ailleurs volontiers d’« érotisation de l’enseignement ». En entrevue, il fait référence à la troisième forme de libido, la libido sciendi, qui, après le désir charnel et le désir de dominer, concerne le désir de savoir, ou « l’excitation de connaître ». « Il faut qu’il y ait de la libido dans une salle de cours, il faut qu’il y ait de l’excitation », dit-il.

Pas de livre obligatoire

Or, certaines formes actuelles d’enseignement actuel font précisément le contraire, déplore-t-il. C’est le cas, notamment, au cégep, où l’on demande aux enseignants d’imposer trois lectures obligatoires par cours. « Un livre ne devrait pas être obligatoire », dit celui qui préférerait offrir à chacun un choix de lecture, parmi une trentaine de bouquins, pour que chaque étudiant y trouve son compte. Bien sûr, cela demande d’aller à la rencontre de ces étudiants, que Jean-Marc Limoges s’efforce de connaître dès le début du cours.

Au cours de sa vie, Jean-Marc Limoges a enseigné le français et la littérature tant à des toxicomanes anglophones qu’à des surdoués de la Rive-Sud . Il a enseigné au primaire, dans les polyvalentes en béton armé, au cégep, et à des doctorants de McGill. Il raconte avoir eu un plaisir immense à enseigner dans une classe d’étudiants en arts visuels, majoritairement en cinéma, réputée particulièrement difficile et que l’enseignant précédent avait désertée en courant. En lisant son livre Victor et moi, on se dit que c’est sûrement son côté provocateur qui a valu à Jean-Marc Limoges d’échouer à toutes les entrevues qui lui auraient permis d’accéder à un poste d’enseignant permanent.

Il dépeint l’une de ses entrevues dans son livre, et on comprend qu’elle relève davantage de la caricature que de la réalité. En fait, c’est la somme de 25 années d’entrevues, passées dans diverses institutions, mais les personnages décrits ont vraiment existé, concède-t-il. Il faut dire aussi qu’il n’y va pas de main morte pour bousculer les idées reçues et pour dénoncer l’« inertie de la forme » d’un système d’éducation qui refuse de changer.

Victor, c’est Victor Hugo, qui clouait les enseignants au pilori dans son poème À propos d’Horace, et avec qui Jean-Marc Limoges se sent des affinités. « […] je vous hais / pédagogues ! / Car, dans votre aplomb grave, infaillible, / hébété / Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté ! / […] Car vous enseignez tout\ Et vous ignorez tout », écrivait Hugo.

Pas de gants blancs

Jean-Marc Limoges ne prend pas de gants blancs lorsqu’il critique non seulement le milieu de l’enseignement, mais aussi ses idées convenues. Il écorche au passage le culte rendu à Gabrielle Roy, dont il dit qu’elle écrit comme « une élève de cinquième secondaire, » et à Michel Tremblay, dont il trouve « faux » le joual, et « toutes les situations dramatiques ». À ces auteurs célébrés unanimement, il préfère des plumes moins connues, celles de Jules Fournier ou d’Olivar Asselin, par exemple.

Mais il garde un souvenir impérissable d’une de ces anciennes professeures qui avait mis Claude Gauvreau au programme, tout en affirmant le détester. « J’ai lu Gauvreau et j’ai adoré ça, mais je ne l’aurais pas autant adoré si elle ne l’avait pas détesté », dit-il en entrevue.

Il s’insurge par ailleurs contre un certain courant qui considère que certains professeurs craignent d’effrayer les étudiants avec des livres, comme Prochain Épisode, ceux de Rabelais ou Mme Bovary. En matière de nivellement par le bas, il condamne aussi ceux qui demandent aux étudiants de « faire des phrases simples ». « C’est une démission », dit-il. Lui, il n’hésite pas à mettre Mallarmé, auteur réputé difficile, dans les mains de certains élèves, mais pas tous. Et il maîtrise manifestement à merveille le subjonctif de l’imparfait.

Pourtant, en entrevue, Jean-Marc Limoges dit se considérer comme « un cave » ou comme « un cancre ». Il estime d’ailleurs que c’est la meilleure façon de comprendre des étudiants qui se sentent ainsi. Dans son livre, il détaille abondamment sa jeunesse personnelle, dans une famille défavorisée intellectuellement de Villeray. « Personne dans ma famille n’a fait d’études plus hautes que le secondaire ou à peu près ». Son père, dont il dit qu’il n’a jamais ouvert un livre, a pourtant travaillé dans l’imprimerie. Il fut même rendu malade par les émanations de l’encre qu’il projetait sur du papier bible.

« Aimer sa job, ça s’peut pas », lui a lancé un jour son père du fond de son salon. « Mon père m’a dit, une seule fois, qu’aimer son travail était impossible, et j’ai voulu, inflexible, lui donner tort. Ce sera le début d’un long parcours semé d’embûches », écrit Jean-Marc Limoges.

Aujourd’hui encore, il ne se lasse pas de voir ce que ses étudiants lisent dans Les fleurs du Mal de Baudelaire, qu’il enseigne pourtant d’année en année. « J’aime que mes étudiants m’apprennent des choses », dit-il. « J’aime ce que je fais à mort ». Pour ça, à tout le moins, il aura eu le dernier mot.

Victor et moi

Jean-Marc Limoges, Éditions du Boréal, Montréal, 2021, 150 pages



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