Claude Lévesque chez les Anglais

Le journaliste québécois s’est rendu à plusieurs reprises dans les îles britanniques durant les dernières années, pour tâter le pouls de ce peuple, qui se trouvait en pleine crise du Brexit.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le journaliste québécois s’est rendu à plusieurs reprises dans les îles britanniques durant les dernières années, pour tâter le pouls de ce peuple, qui se trouvait en pleine crise du Brexit.

D’ici dix ans, le Royaume-Uni pourrait fort bien ne plus ressembler à ce qu’il est aujourd’hui, compromis qu’il est en Irlande du Nord et en Écosse. C’est d’ailleurs ce qu’a dit croire un Britannique sur deux interrogés en novembre 2019 dans le cadre d’un sondage Ipsos MORI.

C’est une raison de plus pour se glisser dans le portrait du pays que dresse l’ancien journaliste du Devoir Claude Lévesque dans British Blues. Fractures, grandeurs et misères d’un royaume désuni, publié chez Somme toute. En pleine crise du Brexit, qui s’est étirée durant des années, le journaliste s’est rendu à quelques reprises dans les îles britanniques pour tâter le pouls de ce peuple qui le fascine. Et son livre, qui se lit comme un long reportage, s’intéresse autant aux courants qui déchirent le pays qu’à l’humeur et à l’humour de ses habitants, autant aux débats sur l’immigration qu’à ceux sur les soins de santé, autant à l’histoire du cheddar qu’aux plages de surf. En passant par les relations hommes-femmes et le traitement que la presse a fait à l’ancienne première ministre, Theresa May.

C’est d’ailleurs avec un flegme et un humour pince-sans-rire, ma foi tout anglais, que le journaliste nous emmène en promenade, que ce soit dans la City des affaires de Londres ou sur les plages de Cornouailles.

« J’ai toujours été anglophile », dit le journaliste qui a fréquenté la culture britannique par sa musique, sa littérature et son cinéma avant de se rendre au Royaume-Uni pour la première fois en 2014. Sur place, il se sent « comme un poisson dans l’eau » dans cette société à la fois « très décontractée et très disciplinée », dont les habitants rassemblent « des qualités contradictoires ».

« J’ai tenté de décrire un pays méconnu au Québec, où les Britanniques sont en général considérés comme les méchants et où ils sont parfois ridiculisés », dit-il.

Un peuple heureux

 

Il présente les Britanniques comme un peuple « heureux ». « Ils font des farces et font preuve de flegme, de stoïcisme et de courage devant les épreuves », dit-il.

Les femmes ont majoritairement voté contre le Brexit, les jeunes et les Britanniques les plus instruits aussi. Mais malgré des divisions profondes, les Britanniques semblent avoir traversé cette crise sans trop de dommages, constate-t-il. « Keep calm and carry on », dit-on. « On a déploré quelques incidents malheureux dans la foulée du référendum sur le Brexit. Des parents et des amis se sont brouillés, mais, dans l’ensemble, les Britanniques sont restés calmes et civilisés », écrit-il. « La principale exception à cette règle, c’est la classe politique, qui, au Royaume-Uni, ressemble beaucoup à cette exception qu’est la presse nationale, c’est-à-dire qu’elle est constituée pour moitié de gens normaux et civilisés et pour moitié de polissons et même de voyous. »

De Boris Johnson, il dit en entrevue qu’il règne un peu « par défaut », ses principaux adversaires, les partis libéraux et travaillistes, demeurant pour l’instant « loin du pouvoir ». « Boris Johnson, même s’il est critiqué, s’en tire toujours avec un excès de bouffonnerie. Les Britanniques ne détestent pas les bouffons. Il s’en tire en faisant des farces et un certain sens de l’humour. Il y a beaucoup de gens qui pensent qu’il est là pour longtemps. »

Les choses se corsent pourtant quand on parle de l’avenir de l’Irlande du Nord et de l’Écosse, les deux nations susceptibles de quitter le Royaume-Uni dans les prochaines années, et donc, d’autant plus touchées par les conséquences du Brexit sur les frontières avec l’Europe.

Si les Écossais ont rejeté l’indépendance lors du référendum de 2014, le parti au pouvoir est ouvertement souverainiste et la première ministre d’Écosse a l’intention d’en tenir un deuxième, « si la Cour suprême du Royaume-Uni le permet ».

Quant à l’Irlande du Nord, il en manque peu pour qu’elle se joigne à la République démocratique d’Irlande. « Les gens ont tellement peur qu’on retourne à la guerre civile que même les protestants ou les unionistes sont prêts à l’éventualité d’une réunification », dit Lévesque.

L’empire perdu

Si c’est le cas, ça ne sera pas la première fois que le Royaume-Uni verra son territoire s’amoindrir. Le journaliste consacre d’ailleurs un chapitre à « L’empire perdu ».

Avec l’indépendance de l’Inde, en 1947, « l’Empire britannique a perdu les quatre cinquièmes de sa population d’un seul coup », écrit-il. « La rétrocession de Hong Kong en 1997 constitue l’épilogue de l’histoire de l’empire. De ce dernier, il ne reste plus que 14 petits territoires dont les populations totalisent 200 000 personnes. »

Depuis le XVIIe siècle, les Britanniques avaient cependant eu le temps de devenir ceux « qui ont acheté et vendu le plus grand nombre d’êtres humains pendant cette période et qui ont réalisé les plus gros profits ce faisant. On estime que leurs vaisseaux ont transporté 3,1 millions d’Africains, dont 2,7 millions ont survécu à la traversée, surtout vers les colonies britanniques des Antilles et des deux Amériques ».

Aujourd’hui, les Brexiters tournent le dos à l’Europe pour se tourner plutôt vers l’« anglosphère  (États-Unis, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) et ils croient, à tort ou à raison, que la croissance économique du Royaume-Uni, et son lustre, résultera du commerce avec ce quatuor et les pays émergents », écrit Lévesque. Une manière pragmatique et renouvelée de négocier avec leur passé ?

British Blues. Fractures, grandeurs et misères d’un royaume désuni

Claude Lévesque, Éditions Somme toute, 175 pages



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