«Papineau. Par amour avant tout»: l'homme politique et la démence des siens

Anne-Marie Sicotte ici photographiée devant la demeure montréalaise de Louis-Joseph Papineau, actuellement en rénovation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Anne-Marie Sicotte ici photographiée devant la demeure montréalaise de Louis-Joseph Papineau, actuellement en rénovation.

En 1847, dans sa seigneurie en Outaouais, Louis-Joseph Papineau apostrophe son fils Lactance parce qu’il craint la réaction de ses censitaires : « Tais-toi donc, tu vas leur faire voir que tu es fou ! » Celui-ci crie encore plus fort : « Oui, je suis fou, mais il y en a bien d’autres qui le sont dans la famille, dont tout le monde se moque ici. » Une biographie joint cette note tragique à la vive admiration pour Papineau, mort en 1871, il y a 150 ans.

Il fallait que l’ouvrage soit écrit par Anne-Marie Sicotte, petite-fille de Gratien Gélinas et biographe de ce grand dramaturge québécois, pour qu’il apprécie à sa juste valeur le caractère évocateur et paradoxal de l’anecdote relatée ici qui reflète la profonde complexité de notre psyché nationale. Publié sous l’égide de la Société historique Louis-Joseph-Papineau, de Montebello, où subsiste le manoir seigneurial, le portrait intime de l’homme politique commémore sa mort survenue un 23 septembre.

Anne-Marie Sicotte a compris qu’après l’échec des insurrections de 1837 et de 1838 contre l’oligarchie coloniale britannique, l’exil aux États-Unis, puis à Paris, Papineau, accusé de haute trahison par les autorités, voit sa vie intérieure bouleversée. Le tribun réoriente ce que sa biographe appelle l’« amour » : le souffle vital qui l’anime. En 1839, « il n’est plus, souligne-t-elle, “tout à mon pays et à toi”, ainsi qu’il l’écrivait » à sa femme, Julie Bruneau, « mais uniquement tout à elle et à leurs cinq enfants ».

Cependant, Julie, malgré sa fougue anticoloniale encore plus intense que celle de son mari, souffre d’un déséquilibre émotionnel. Anne-Marie Sicotte déplore « l’acrimonie et la hantise religieuse » de la femme mûre, « le chantage dévotieux qu’elle exerce sur la famille ». Elle a la finesse de déceler un lien entre le trouble de la mère et celui, beaucoup plus grave, de son fils Lactance qui, rêvant de devenir prêtre, sombrera dans la démence.

La biographe souligne que le jeune homme dit à Julie « que si elle perdait “le repos et la santé” à cause de lui, c’était dû aux “tourments politiques” ». Voilà que se dessine un nœud familial serré entre lutte anticoloniale, religion et trouble psychique. Deux autres enfants de Louis-Joseph et de Julie prennent part à ce point chaud où éclatent des conflits intérieurs : Gustave, qui meurt à 22 ans atteint d’une terrible anxiété, et Azélie, la mère d’Henri Bourassa, fondateur du Devoir.

Selon la clairvoyante Anne-Marie Sicotte, le « réconfort suprême » de Julie « serait le retour à la piété et à la religion de Gustave ». Quant au délire patriotique et religieux d’Azélie, loin des idées beaucoup plus raisonnables de sa mère, il s’apparente à la triste fin de Lactance.

Comme une tragédie de la Grèce antique, les malheurs familiaux donnent à la pensée politique de Papineau, le mari et le père, une résonance qui dépasse les discours.

Extrait de «Papineau. Par amour avant tout.»

« Louis-Joseph Papineau le dira sans ambages : la Confédération de 1867 remplit “des vues toutes plus criminelles les unes que les autres, dans le but de continuer le sanguinaire ancien système colonial, c’est-à-dire multiplicité d’emplois, de sinécures et de pensions pour les protégés de la pairie, et le monopole du commerce, pour le maintien et l’extension duquel l’Angleterre a fait toutes ses guerres”. »

Papineau. Par amour avant tout.

★★★ 1/2

Anne-Marie Sicotte, Carte blanche, Montréal, 2021, 276 pages



À voir en vidéo