Entendre battre le coeur

Avec «Habitantes», Anick Arsenault nous emmène ailleurs, dans la souffrance d’une femme violentée, qui se cache de celui qui se promène devant chez elle bien que cela lui soit interdit. Elle est en choc post-traumatique. Elle écoute le monde avec crainte. Elle est une survivante de sa propre destruction. Elle en fait son langage et sa force. Illustration de Léonie Therrien-Tremblay tirée du livre «Habitantes».
Illustration: Léonie Therrien-Tremblay Avec «Habitantes», Anick Arsenault nous emmène ailleurs, dans la souffrance d’une femme violentée, qui se cache de celui qui se promène devant chez elle bien que cela lui soit interdit. Elle est en choc post-traumatique. Elle écoute le monde avec crainte. Elle est une survivante de sa propre destruction. Elle en fait son langage et sa force. Illustration de Léonie Therrien-Tremblay tirée du livre «Habitantes».

Le premier recueil de Mélanie Béliveau qui vient de paraître aux Écrits des Forges, Dans le ventre du vent, propose un mélange de tendresse et de coups de cœur face à l’amour, aux saisons, à l’écoute des pulsations du vivant. Mais si, on peut encore écrire au bord du bonheur d’être. Et ce recueil est de ces ovnis délicats qui nous rappellent que ce qui sourd de nos silences peut dévoiler des secrets porteurs de sens et d’éblouissements.

Médecin de famille, mère de quatre enfants (je le dis parce que ce fait importe à la poète et s’immisce sous certains vers), elle écoute ce qui vient du murmure quotidien : « il rêve souvent d’une petite chambre / avec dedans un bord de quai / et un berceau salin / ce serait pour bientôt amarrer / nos toutes petites larmes. » Craquant, je vous dis.

S’il advenait que nous puissions parvenir à cette tendresse portée à bout de mots, alors « nous pourrons déranger quelques oiseaux / orphelins du reste du monde » ou « écouter / les feuilles perdre leurs arbres », peut-être à l’exact moment où retentirait « un obus d’oiseaux blanc. »

Le geste amoureux prend aussi sa vive intensité quand l’autre devient souffle, quand l’argument qu’il nous faut pour poursuivre sa quête de sens tient aussi à l’autre. La poète le sait trop, elle qui affirme : « de la presque douleur de se toucher / j’ai trébuché sur ton corps / la mer dans les yeux / et la terre a tremblé de nous. » Partout dans ce recueil nous advient le murmure qui émeut, qui fait résonner le moindre sentiment. « Mon cœur est un morceau de verre / dans l’aube », confie-t-elle, et on n’en doute pas une minute tant sa transparence laisse voir au bord du trouble d’aimer.

J’insiste donc pour surligner la venue en écriture d’une autrice si près de sa propre vérité, qui réussit à la transmettre sans le moindre larmoiement, en trouvant dès ce premier envoi un sens à sa propre voix et à en dessiner la manière jamais inféodée à quelque diktat préalable.

Le grand vent sahélien

Dans un tout autre champ d’écriture, Robert Berrouët-Oriol nous propose encore sa haute parole, son langage ultrachâtié qui obombre une simplicité parfois plus souhaitable. Ainsi, dès le premier poème, nous faut-il saisir cette parole « fleurant fastes festivités / et ritournelle d’apnée. » Convenons que ce n’est pas peu. Tournons la page de Simoun­ et nous serons immédiatement confrontés « au surjet primipare des alvéoles / liant d’anabase pour l’hommage persien ». Vraiment, on se sent immédiatement un peu décalé, renvoyé à quelque obscur complexe devant un tel étalage de ce savantissime vocabulaire. Mais qu’y a-t-il donc qui nous sollicite tant chez ce poète, que recèle donc cette parole poétique méticuleuse, pleine d’embûches et d’entourloupes ?

Sans doute la constante référence au grand poète que fut Saint-John Perse, poète immense qui est l’ange tutélaire de Berrouët-Oriol, source avouée, donnée comme primordiale.

Donc, ce que j’aime ici, c’est que la poésie n’est pas donnée de soi, car elle travaille la langue, sa matière première comme une glaise toujours fuyante. Lire ce poète, c’est admettre ce décalage entre notre réalité actuelle et un ton suranné, mais vivant encore sous sa plume. C’est mettre la langue poétique au service même de la langue qui se déploie comme le référent premier, loin de la triviale réalité ou proposant parfois une réalité refaite à la dimension même de la langue. C’est ultraexigeant, c’est tout à fait particulier, mais c’est une invitation au voyage que seul ce poète sait maîtriser et proposer à des hauteurs qui le comblent d’aise.

Accompagnons-le, lui qui utilise une « blanche canne pour recoudre le fil cassé de l’encre et retrouver terres fertiles du Poème. » Nous y décoderons « la grammaire des archipels », y rencontrerons des chairs altières ou opulentes, des lieux de grand désarroi ou épris de tendresse. Il s’agit en fait de tendre l’oreille aux cérémonies « célébrées dans l’Ici du Poème. » Tout ce vent transversal, dont parle le recueil, parcourt la voix, la soutient, est son inspiration même. Le monde est, comme souvent, un texte palimpseste, difficilement décodable, qui commande une tâche ardue à laquelle s’adonne cette poésie complexe.

Le désert, les hommes bleus, le simoun poussant sa force, traversent de grands espaces et l’Histoire, passent par des oueds ensablés, des tourments de vents qui charrient ce qui fait respirer. « Simoun ô vent majuscule / tu lègues aux langues touaregs / la langue primipare du Poème / mektoub cent fois recousus dans la tendreté des mots » est-il promulgué. Le destin implicite dans le terme « mektoub » prend ainsi possession de ce qui se déploie dans le sens incompris du monde.

Voilà donc de quoi est fait ce recueil difficile, il faut en convenir. Les textes de Berrouët-Oriol sont destinés à qui cherche ailleurs que dans la langue de convenance une valeur de surcroît.

Dans la douleur d’une femme

Avec Habitantes, Anick Arsenault nous emmène ailleurs, dans la souffrance d’une femme violentée, qui se cache de celui qui se promène devant chez elle bien que cela lui soit interdit. Elle est en choc post-traumatique. Elle écoute le monde avec crainte. Elle est une survivante de sa propre destruction. Elle en fait son langage et sa force.

« Brumes » raconte cette dérive de la violence de l’autre. C’est radical, très efficace aussi. Il faut lire cette peur viscérale, accompagner l’autrice dans sa lente délivrance des plages et des lieux ouverts. Il faut frémir et se détendre, car il lui a fallu recommencer « à fréquenter toute pièce chez [elle] ». C’est dire l’ampleur de cette violence intimement absorbée et dont toute victime doit se déprendre. Ce recueil est un témoignage, et à cet égard il mérite d’être pris comme tel.

Et ces drames laissent des traces. Dans « Café froid », elle nous décrit la solitude inquiète qui perdure, citant souvent la phrase de Clarice Lispector « je suis une tasse de café froid », figure percutante de ce cœur laissé à sa peine, à sa crainte.

Illustration: Léonie Therrien-Tremblay Illustration tirée du livre «Habitantes»

« Il y a des femmes capables de lire la noirceur », et Anick Arsenault en est. Mais elle est aussi capable de proposer une longue litanie de ce que peuvent les femmes autrement, qui les mène à tous les métiers, à toutes les forces, ce dont parle « Habitantes », la partie qui donne aussi son titre au recueil. Elle y inscrit ce qui lui reste à faire : « j’estime / dans mon corps indigné / dans mon cœur investi / pouvoir décider de rester mouvante sur toutes les routes / et de m’ancrer de construire de détruire de rebâtir. »

Du fantasme d’une naissance à une hystérectomie décrite de façon frontale, l’autrice creuse la vie d’une femme déchirée entre le malheur de toute violence et le courage de résister et de vivre pour elle-même, « la têtetournée / vers les lumières furtives. »

Signalons qu’il s’agit du dernier recueil à jamais publié par la maison d’édition de L’écrou qui ferme définitivement ses portes.

 

Dans le ventre du vent | ★★★★ | Mélanie Béliveau, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2021, 66 pages // Simoun | ★★★ ​1/2 | Robert Berrouët-Oriol, Triptyque, Montréal, 2021, 72 pages /// Habitantes | ★★★ ​1/2 | Anick Arsenault, L’Écrou, Montréal, 2021, 120 pages

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