Les romans, éternels favoris

Bientôt le 12 août ! Depuis 2014, des milliers de lecteurs se rendent à cette date en librairie pour la journée J’achète un livre québécois. Pour souligner cette huitième édition, et la rentrée littéraire qu’elle lance désormais, Le Devoir propose une série sur les plus importants prix littéraires d’ici. Qui y gagne ? Qui n’y joue pas ?

Fermez les yeux. Imaginez que vous êtes auteur. Que vous avez la chance de voir votre livre couronné par le Prix des libraires, l’une des plus importantes récompenses littéraires du Québec. Si c’est un roman que vous avez signé, vous repartirez avec une bourse sonnante de 10 000 $.

Si votre œuvre est un essai, la bourse sera de 5000 $. Si c’est de la poésie ou un livre jeunesse, elle ne sera que de 3000 $. Le roman, déjà le genre préféré des lecteurs et le plus vendu, doit-il être aussi l’éternel gagnant des prix littéraires ?

C’est la poète et autrice Daphné B. qui a posé la question au printemps dernier, alors qu’elle venait de remporter le Prix des libraires dans la catégorie essai pour Maquillée (Marchand de feuilles), un écrit hybride qui peut tenir autant de la réflexion que du récit.

 

« Si le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) commandite à raison de 10 000 $ le roman gagnant, les autres catégories bénéficient de bourses jusqu’à trois fois moindres, notamment parce qu’elles sont subventionnées par des commanditaires avec des moyens plus modestes », écrit-elle dans une lettre ouverte envoyée au Devoir.

Pour Daphné B., les institutions définissent tout autant que les auteurs la littérature de demain, en l’encadrant. « On détermine ce qu’il est possible et « souhaitable » d’écrire en instaurant ou en révoquant des bourses, en créant ou en abolissant des catégories, en donnant ou non des prix », ajoute la poète.

Fructifier avec le temps

Le roman domine-t-il vraiment les genres littéraires ? Oui, tranche le sociologue de la littérature à l’UQAM Michel Lacroix. Les prix littéraires ont-ils tendance à accentuer cette domination ? Le spécialiste acquiesce en souriant : « On donne toujours plus aux riches… »

Pour l’Association des libraires du Québec (ALQ), qui organise le Prix des libraires, c’est que « le Prix Romans Québec existe depuis plus longtemps [que les autres catégories], soit depuis 1994 », explique Katherine Fafard, directrice générale. « Ç’a permis une évolution de la bourse. Quand je suis arrivée à l’ALQ il y a 20 ans, elle était de 2000 $ ; jusqu’à il y a 15 ans, quand le CALQ est devenu partenaire. »

C’est pour saluer aussi les autres genres littéraires que l’ALQ, au fil du temps, a ajouté des prix pour les livres jeunesse (2011), la poésie (2015), les essais, les bandes dessinées (2015) et les bandes dessinées jeunesse (2019), partant chaque fois à la chasse aux commanditaires pour en nantir les bourses. « On nous talonne pour qu’on ajoute [des catégories] théâtre et littérature de genre (polar, science-fiction, etc.) », précise Mme Fafard.

Le roman roi

Daphné B. est bien consciente de la réalité du Prix des libraires : sa critique s’adresse davantage au CALQ.

Ce dernier explique qu’il agit en littérature « comme pour toutes les autres disciplines » où il s’est « engagé à remettre un prix » : « Il est de 10 000 $ remis dans le cadre des Prix des libraires. » Pourquoi un conseil des arts favorise-t-il un genre littéraire par rapport aux autres ? demande Daphné B. Et pourquoi favoriser le genre le mieux nanti en lecteurs ?

Au moment où les écritures hybrides, multiformes émergent comme une solide tendance dans les nouvelles voix, le CALQ n’a-t-il pas d’autres responsabilités ? Le CALQ n’a pas répondu aux demandes de précisions suivantes du Devoir.

Aux Prix littéraires du Gouverneur général (GG), les bourses attribuées aux sept catégories de livres en français, dont les romans, les essais et la poésie, sont toutes de 25 000 $ et sont fournies par le Conseil des arts du Canada. À l’Académie des lettres du Québec, même principe, mais avec une somme beaucoup plus modeste de 1500 $. Au Grand Prix du livre de Montréal, tous les genres concourent sur un pied d’égalité et peuvent remporter les 15 000 $ assortis. Même les livres anglophones.

Serait-ce une manière de résoudre le problème ? Dissoudre les genres littéraires en un grand tout ? Michel Lacroix ne le croit pas. « Si tu veux vraiment valoriser une catégorie nouvelle, il faut que tu la reconnaisses spécifiquement. Pas la mettre dans une catégorie fourre-tout, contre quelque chose de dominant. Oui, on peut mettre de la science-fiction ou de la bédé contre des romans. Mais non, ils ne gagneront pas. »

Le GG a ouvert récemment, en 2018, sa catégorie romans aux bandes dessinées et romans graphiques. Les éditeurs Mécanique générale et La Pastèque soumettent depuis religieusement leurs titres. Pas un, à ce jour, n’a percé, ne serait-ce que comme finaliste.

« Ça m’étonnerait que ça arrive », dit M. Lacroix. Le roman est trop puissant. « Il faudrait une mégaœuvre en bédé, quelque chose comme une Alison Bechdel [Fun Home] d’ici. Pas juste une œuvre excellente, mais quelque chose qui remet aussi en cause la littérature et le discours sur la littérature. »

Et les Anglos ?

Cette histoire de bourses inéquitables parle, selon Daphné B., « de la valeur que collectivement on attribue à chacun des genres littéraires ». « Celle-ci n’est jamais absolue, mais tributaire d’une culture, d’une époque, de valeurs et de préjugés. Elle reproduit les systèmes de domination qui sont déjà à l’œuvre dans notre société. »

L’exception qui confirme la règle, c’est le Grand Prix du livre de Montréal (GPLM). La poésie gagne régulièrement ce prix. Cette année, l’essai de Martine Delvaux Le boys club (Remue-ménage) y a supplanté les romans de Patrick Nicol et de Pierre Samson. Une anomalie, en socio de la littérature. Historiquement, après avoir débuté en couronnant en 1965 un roman de Réal Benoît, le GPLM a salué des poètes (Roland Giguère et Gaston Miron) et surtout des penseurs (Fernand Ouellet, Fernand Dumont, Gilles Marcotte). La domination, ici, se joue ailleurs que par le roman. Ouvert autant aux anglophones, ce prix ne compte dans toute son histoire que le le poète David Solway avec son Franklin’s Passage (McGill’s-Queens) ainsi que Kaie Kellough et Kelly Norah Drukker, respectivement comme lauréat (2004) et finalistes (2020 et 2016) dans la langue de Shakespeare.
 

Avec Lise Denis

Demain : Qui est pris aux prix, qui n’est pas pris

Des prix pour les essais, mais pas n’importe lesquels

« J’ai le feeling qu’il y a un lobby en train de se faire qui favorise l’essai d’art et de littérature au détriment de tous les autres », estime Patrick Poirier, des Presses de l’Université de Montréal.

« Il était temps qu’on reconnaisse l’essai littéraire, mais pas au point de tasser les presses universitaires et les études. » Au point où le directeur général n’envoie plus, depuis trois ans, ses livres aux Prix du Gouverneur général Essais (GG), « à moins que l’auteur nous l’ait demandé. Ça ne sert à rien. Alors que le GG, historiquement, à l’époque, c’était le Prix de l’essai et de l’étude. » Au Noroît, qui, pour une maison centrée sur la poésie, gagne beaucoup de prix pour les essais, on envoie tous les livres à tous les prix. Vrai que la collection des essais est axée sur l’art et la littérature.

« Personne n’écrit pour avoir des prix, mais pour un éditeur, ça ajoute de la valeur à la maison d’en remporter », explique l’éditeur sortant et mémoire de la maison, Paul Bélanger. Nous, on envoie tous nos livres à tous les prix, même si ça finit par coûter cher. Bien sûr, j’essaie de prédire. Mais je me suis trompé trop souvent » pour ne pas tenter le jeu.

Avoir le genre pour vendre

Catégoriser un livre par genre littéraire, c’est aussi une manière marchande et organisationnelle de l’étiqueter pour le retrouver. « À la base, il faut lui donner un code Memento », ce grand catalogue virtuel des titres en langue française, « un code qui détermine le classement sur les tablettes en librairie ou sur les sites Internet de ventes », explique Katherine Fafard, de l’ALQ.

« À la base, c’est l’éditeur qui a le pouvoir de choisir une catégorie ; c’est à lui, avec son auteur, d’avoir cette réflexion. »

La directrice générale poursuit : « Reste qu’il y a des livres où c’est très difficile. » Elle donne comme exemple Ma vie rouge Kubrick (Boréal), de Simon Roy, lauréat du Prix des libraires 2015, moitié récit personnel de l’auteur au chevet de sa mère, moitié essai sur le cinéaste Stanley Kubrick.

« On n’avait pas de catégorie essai à l’époque, explique Mme Fafard. On avait décidé qu’il y avait une portion assez importante de récit pour qu’on le considère. »

Mais quelle est cette part, et comment délimiter la frontière, toujours aléatoire, des genres ? La question reste ouverte.

Lecteurs de prix

Et vous, est-ce que les prix littéraires vous influencent ? Guident-ils vos lectures ? Vous réjouissez-vous quand un livre aimé gagne un prix ? Critiquez-vous certains lauréats ? Bref, êtes-vous un lecteur de prix ? Le Devoir vous invite à partager vos histoires avec notre journaliste Catherine Lalonde, à clalonde@ledevoir.com.



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