«Trou l’immortelle»: l’indocilité d’une truite

Traversé par la question de la dignité possible de qui n’est pas maître de son destin, «Trou l’immortelle», de Camille Thibodeau, conjure les verdicts voulant que l’existence fasse tomber sur ceux et celles que l’on dit mal nés.
Photo: Chantale Lecours Traversé par la question de la dignité possible de qui n’est pas maître de son destin, «Trou l’immortelle», de Camille Thibodeau, conjure les verdicts voulant que l’existence fasse tomber sur ceux et celles que l’on dit mal nés.

Le 28 octobre 1999, la papetière Abitibi-Consolidated annonce la fermeture définitive de la Gaspésia, principal poumon économique de la ville de Chandler en Gaspésie. Cinq cents employés se retrouvent au chômage. Les travaux de démolition de l’usine et de décontamination du terrain dureront pas moins de douze ans, de quoi longtemps rappeler les Chandlerois à une prospérité mono-industrielle dont il fallait pourtant faire son deuil. Dans Trou l’immortelle, la Gaspésia s’appelle la Gazpézia, et Chandler, Candeur, mais la détresse dans laquelle s’abîme sa communauté n’appartient sans doute pas qu’à la fiction.

Ce bref premier roman de Camille Thibodeau, elle-même née à Chandler en 1997, n’a pourtant rien d’un portrait de société au sens strict du terme. Avec ses personnages qui jaillissent de la frontière entre l’hyperréalisme et le fantastique, ses phrases faites de poésie glauque et de vernaculaire local, ainsi que son humour, qui s’enfonce sans crainte dans la noirceur, ce texte tempétueux tient davantage — c’est l’évidence dès les premières pages — de la fable sordide. Mais le réalisme n’est évidemment pas la seule perspective permettant de parler du réel.

« Où aller quand on est crachée dessus, orpheline par mépris ? » se demande Trinité Hort, qui vient au monde avec un visage de truite et qui sera rapidement la cible de quolibets. Après avoir décampé à bord du bolide de Young Dick, Truite Morte (un des vilains surnoms de Trinité, que l’on appelle aussi Trou) deviendra cette prostituée que ses clients peuvent se permettre, en toute impunité, de noyer à chacun de leur rendez-vous.« Quel tort y a-t-il à tuer Trou, si elle ressuscite toujours ? Des hommes et des femmes, de Candeur ou de passage, demandent chaque jour la fille fontaine ayant trouvé le plaisir dans l’acte de rebondir, caler-surgir pour accéder à la satisfaction répétitive. » Elle s’arrachera aux grippes de son proxénète après avoir fait la rencontre d’une étoile de mer mauve (!) qui lui chuchote de s’enfuir.

Chargé de colère envers l’asphyxie à laquelle peut confiner un petit milieu, ainsi que face à la position de dépendance économique auxquelles tant de villes du Québec ont été soumises, Trou l’immortelle empeste la désespérance, mais brille de la beauté féroce des vengeances justifiées. Saturée d’images troublantes et de scènes d’une violence qu’atténue à peine une langue touffue (parfois un peu alambiquée), cette histoire d’horreur et de courage, dense en allégories, éclaire de son impitoyable phare la perdition des hommes et l’assujettissement des femmes.

Grâce à une imagination irrépressible, Camille Thibodeau sait transformer chacune de ses apparentes dérives en nouvelle occasion d’explorer les profondeurs de la désolation et d’ériger sa Truite Morte, tragique sirène inversée, en symbole d’indocilité. Traversé par la question de la dignité possible de qui n’est pas maître de son destin, Trou l’immortelle conjure les verdicts voulant que l’existence fasse tomber sur ceux et celles que l’on dit mal nés. Trinité Hort aurait pu macérer toute sa vie dans la même eau, mais jamais ne se baignera-t-elle deux fois dans le même fleuve. 

Trou l’immortelle

★★★

Camille Thibodeau, La Mèche, Montréal, 2021, 96 pages

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