Jean Birnbaum et l'écho des radicaux libres

L’écrivain français, journaliste, philosophe et Prix Nobel de littérature en 1957, Albert Camus, lisant un journal, cigarette aux lèvres, à Paris en 1953.
Photo: STF Intercontinentale via Agence France-Presse L’écrivain français, journaliste, philosophe et Prix Nobel de littérature en 1957, Albert Camus, lisant un journal, cigarette aux lèvres, à Paris en 1953.

« Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison », écrivait Albert Camus dans le journal Combat en 1946, dénonçant dans l’immédiate après-guerre le climat de terreur alimenté par les bureaux et les machines, les idées absolues et le « messianisme sans nuances ».

Comme un miroir déformant de nos sociétés, les réseaux sociaux semblent être aujourd’hui devenus « une arène où le débat est remplacé par le combat ». Avec, au menu, caricature de la pensée, polarisation idéologique, pétrification intellectuelle, diktats et silences terrifiés.

À la manière d’un antidote, Camus est convoqué, avec George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron, Georges Bernanos, Germaine Tillion et Roland Barthes dans Le courage de la nuance, un essai de salubrité intellectuelle que signe Jean Birnbaum, qui estime que « nous sommes nombreux à ressentir la même chose aujourd’hui, tant l’air est irrespirable ».

« J’ai senti physiquement depuis quelques années, comme d’autres, que les choses se tendaient beaucoup dans le débat public et dans les discussions entre amis », raconte au téléphone Jean Birnbaum, depuis Paris.

À preuve, le journaliste et essayiste français, qui s’intéresse depuis des années à la vie des idées, évoque la série de conférences, de débats et de rencontres qui ont suivi la publication de ses deux livres précédents, Un silence religieux : la gauche face au djihadisme et La religion des faibles : ce que le djihadisme dit de nous (Seuil, 2016 et 2018).

À deux années d’intervalle dans les mêmes lieux, se souvient-il, l’ambiance avait changé, à la fois dans la salle et sur les réseaux sociaux, où le débat avait fait place, à gauche comme à droite, au conflit, à la meute, aux règlements de compte ou aux attaques vénéneuses.

« Et moi, quand j’étouffe, mon réflexe vital est de me réfugier dans les livres, d’aller lire des auteurs que j’aime et qui m’aident à respirer. Je me suis dit que je ferais ça pour d’autres », confie Jean Birnbaum, qui dirige depuis 2011 Le Monde des livres, le supplément littéraire hebdomadaire du quotidien Le Monde.

Photo: Archives Le Devoir Hannah Arendt

La vraie radicalité est nuancée

C’est l’une des grandes leçons du XXe siècle, rappelle-t-il. « Aucune cause ne peut prétendre être juste ou émancipatrice si, au nom de cette cause, on en vient à masquer le réel, à occulter des faits gênants ou à nier une partie de la vérité. Et à créer la peur chez les gens qui cherchent à nommer le réel. »

Ainsi, les auteurs qui ont été convoqués dans Le courage de la nuance ont tous refusé de sacrifier sur l’autel de leur engagement la vérité ou le réel. C’est Camus écrivant qu’il refuserait toujours de « mettre entre la vie et l’homme un volume du Capital ». Ou Arendt faisant l’éloge de l’amitié et de l’humour, pour qui n’existait pas de pensée sans dialogue. C’est Bernanos, l’auteur du Journal d’un curé de campagne, écrivain royaliste et chrétien qui serait de nos jours étiqueté à l’extrême droite, qui a fait preuve de courage et d’une « foudroyante lucidité » en pleine guerre d’Espagne en publiant Les grands cimetières sous la lune, pamphlet dans lequel il dénonçait avec force la répression franquiste.

Mais c’est aussi George Orwell, qui s’était engagé les armes à la main en Espagne, pour le socialisme et contre le franquisme. Malgré ses convictions, rappelle Jean Birnbaum, l’auteur de Hommage à la Catalogne et de 1984 a toujours refusé de cautionner les crimes et les mensonges des militants staliniens.

L’ambiance actuelle, souvent minée par la mauvaise foi et la realpolitik, estime-t-il, où les acteurs semblent être parfois prêts à tout pour annihiler l’ennemi, nous renvoie les échos d’un passé qui n’est pas si lointain. « Par exemple, il faut que le wokisme ait de la mémoire, ajoute Jean Birnbaum. Il faut que tous les nouveaux mouvements militants qui se réclament de l’émancipation se souviennent des illusions et des déceptions passées, qu’ils essaient de concilier l’indignation et la lucidité, la colère et la clairvoyance. »

Photo: Archives Le Devoir George Orwell

Engagement et modération

Mais peut-on être à la fois engagé et modéré ? Pour Jean Birnbaum, la modération n’est pas synonyme de tiédeur ou de mollesse. Il rappelle que Camus lui-même parlait d’un « héroïsme de la mesure ». Et c’est souvent avec le recul, estime-t-il, que l’on s’aperçoit que la vraie radicalité est nuancée. « Tous les gens que je cite, lorsqu’ils prenaient la position qu’ils ont prise, passaient pour de doux rêveurs, des naïfs, des impuissants, des gens qui font le jeu de l’adversaire ou du pire. » Des radicaux libres, en somme.

Impossible de prétendre que Camus, Bernanos ou Germaine Tillion n’ont pas été engagés. Ils l’étaient tous à leur façon, mais ils ont aussi cherché — et souvent avec courage — à exercer une vision prudente.

« Et la prudence, comme l’a montré Aristote, est tout sauf une mollesse ou une lâcheté. C’est au contraire une manière responsable et incroyablement puissante d’envisager le réel et de vouloir l’affronter. Non pas à travers une espèce de posture radical chic, mais à travers une force rigoureuse, efficace parce que lucide, faisant droit au réel dans ses contradictions et dans toute sa complexité. » Des échos d’un passé pas si lointain qui semblent à l’essayiste terriblement actuels.

 

Ainsi, reprenant l’exemple du wokisme, Jean Birnbaum ajoute : « On devrait pouvoir être totalement Woke et dénoncer les abus ou les aveuglements, les conséquences funestes de tel ou tel engagement progressiste mal placé, mal formulé, hystérique ou menteur. »

« On est entrés dans une phase de pré-guerre civile idéologique où les gens se choisissent tous un ennemi principal. Et quand on entre dans cette logique-là, on ne crée jamais quoi que ce soit qui ait un rapport avec l’émancipation ou la liberté. Jamais. C’est ma conviction profonde », lance-t-il.

Orwell ne pensait pas autre chose lorsqu’il disait que la société totalitaire est une société où toute franchise devient impensable.

Une crise de la franchise qui n’épargne pas non plus les médias. « Comme le dit Bernanos, il faut se méfier de soi-même. Et les journalistes, comme les autres, pour renouer avec le courage de la nuance ou pour l’intensifier, doivent aussi se méfier d’eux-mêmes, y compris idéologiquement ou politiquement. »

Peut-on d’ailleurs mesurer les effets de cette disparition de la nuance sur les débats qui animent le milieu littéraire en France, leur teneur et leur intensité ? Y voit-il même une influence sur la critique littéraire ? « Énorme », répond sans hésiter Jean Birnbaum, qui est aussi d’avis que la crise de la nuance s’accompagne d’une crise de la franchise et de l’exigence — auxquelles s’ajoute aussi une accélération de la paranoïa. « Aujourd’hui, la critique réservée ou négative a tendance non pas à disparaître mais à se raréfier. Et on voit bien désormais que la moindre réserve sur un texte, même très argumentée, apparaît comme une attaque ad hominem et comme une violence presque physique, comme un règlement de compte. »

Alors que « l’ancienne et fragile tradition du livre constitue, pour la nuance, le plus sûr des refuges », écrit-il, l’essai, au croisement de la littérature et de la pensée, reste à ses yeux — même si le terme est aujourd’hui malmené — le genre qui permet le mieux d’exprimer toute la force de la nuance. « Autrement dit, un texte qui, au sens propre, essaie, tâtonne, tente quelque chose, et dont la force n’est pas de trancher mais d’arpenter ces territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai. »

« Albert Camus parlait du devoir d’hésiter, reprend Jean Birnbaum. Et quelque part, il me semble qu’un essai est un texte qui devrait être à la hauteur de ce devoir d’hésiter. »

Le courage de la nuance

Jean Birnbaum Seuil, Paris, 2021, 144 pages.



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