Être journaliste à Wuhan, au coeur de la crise pandémique

Sur cette photo datée du 20 février 2020, la ville de Wuhan, épicentre de la crise de la COVID-19, se trouvait en quarantaine. Dans son essai, Arnauld Miguet parle entre autres des rues désertes, de la ruée vers les masques et de la construction d’hôpitaux en un temps record. À ce moment-là, le nombre de morts en Chine était de 2236, la plupart dénombrés dans la province de Hubei, où se situe la ville de Wuhan.
Photo: STR via Agence France-Presse Sur cette photo datée du 20 février 2020, la ville de Wuhan, épicentre de la crise de la COVID-19, se trouvait en quarantaine. Dans son essai, Arnauld Miguet parle entre autres des rues désertes, de la ruée vers les masques et de la construction d’hôpitaux en un temps record. À ce moment-là, le nombre de morts en Chine était de 2236, la plupart dénombrés dans la province de Hubei, où se situe la ville de Wuhan.

Fuir un virus méconnu et meurtrier ou rester pour couvrir l’actualité la plus importante des dernières années ? Le 22 janvier 2020, la veille de la mise sous cloche de la ville de Wuhan, en Chine, le journaliste français Arnauld Miguet n’a pas hésité longtemps. « Ça aurait été complètement saugrenu de partir alors que l’actualité était à Wuhan. C’est le travail d’un journaliste de témoigner, de rapporter la nouvelle. Ce métier, on le fait pour le meilleur et pour le pire », confie-t-il. Mais lorsque l’heure du confinement a sonné, jamais il n’aurait pensé y rester bloqué plus de quatre mois.

Dans son essai 133 jours à Wuhan avec un chien, un chat et la peur au ventre (L’Aube), le correspondant de France Télévisions à Pékin revient dans le détail sur ces longs mois de confinement qu’ont vécus au début de 2020 les habitants de Wuhan, alors aux prises avec la première grosse éclosion du nouveau coronavirus, à l’origine d’une maladie qui ne portait pas encore le nom officiel de COVID-19.

Au fil de ces 200 pages, le journaliste français raconte la ruée vers les masques, les incessantes prises de température, puis les rues désertes, les barrages de police et la construction d’hôpitaux en un temps record. Il décrit la peur du virus, les malades qui disparaissent et ceux qui meurent seuls chez eux.

Ça aurait été complètement saugrenu de partir alors que l’actualité était à Wuhan. C’est le travail d’un journaliste de témoigner, de rapporter la nouvelle. Ce métier, on le fait pour le meilleur et pour le pire

 

On apprend surtout comment son caméraman et lui — les seuls journalistes occidentaux restés sur place — ont pu continuer à faire leur travail, non sans certaines embûches. Arnauld Miguet l’avoue d’emblée : « Le journalisme en Chine est un sport de combat », d’autant plus en temps de pandémie. À son arrivée à Wuhan par exemple, l’équipe est allée directement voir le fameux marché de poissons, le premier foyer avéré du virus. En quelques secondes, des policiers leur ont bloqué le passage. Le scénario se répète peu après, dans une simple rue de la ville, lorsqu’il s’apprête à faire son premier direct de Wuhan pour la télévision française.

Une liberté… limitée

« Bizarrement, pendant le confinement, on était plus libres de faire notre travail, estime-t-il, rappelant qu’ils avaient, eux, le droit de sortir. On a réalisé après qu’on était surveillés avec les caméras de surveillance et les drones. […] On devait aussi indiquer nos déplacements [au ministère des Affaires étrangères chinois]. »

Mais dans les rues désertes, s’ils pouvaient se déplacer librement, encore fallait-il trouver un moyen de locomotion. Les transports publics ont été mis à l’arrêt et la circulation a été interdite pendant le confinement. Quant aux chauffeurs autorisés à circuler, ils ne pouvaient embarquer que des malades, du personnel soignant, des fonctionnaires ou de hauts dirigeants. « Beaucoup nous ont quand même emmenés, mais certains ont eu des problèmes. Parfois, on nous laissait en plan, le chauffeur ne revenait pas nous chercher parce qu’entre-temps il avait été interpellé par les autorités pour nous avoir transportés. »

Autre difficulté : livrer un reportage différent chaque jour. « Trouver des histoires était difficile dans une ville immobile où il n’y a pas un chat dans la rue, reconnaît Arnauld Miguet. […] Mais en se baladant, on parlait à ceux qu’on croisait encore dans la rue parce qu’ils quittaient l’hôpital, allaient à la pharmacie ou aidaient au ravitaillement. On a récolté des témoignages à travers des grilles. […] On passait aussi beaucoup de temps au téléphone pour enfoncer des portes fermées. Parfois, on avait des coups de chance, on tombait sur les bonnes personnes. »

Et bien sûr, il y avait la peur du virus. Arnauld Miguet explique dans son livre à quel point son collègue et lui redoublaient de prudence. Masques et désinfectants sont devenus rapidement leurs meilleurs alliés. Ils gardaient leurs distances et évitaient de rester en contact trop longtemps avec la même personne. La peur d’être malade ne les lâchait pas pour autant et ils retenaient leur respiration à chaque contrôle de température. « Avec 37,3 °C, c’est l’assurance d’être emmené à l’hôpital. Ne pas tomber malade ni du nouveau coronavirus ni d’autre chose devient une obsession. Un bon journaliste est un journaliste en bonne santé et qui a de la chance », écrit-il.

La peur de l’étranger

Après le 8 avril, jour du déconfinement là-bas, la ville a retrouvé son âme, mais le travail des journalistes s’est compliqué. Les contrôles policiers ont repris de plus belle, les résidents refusent de leur parler, des taxis ne veulent plus les embarquer et des magasins leur interdisent d’entrer. Dès lors,on a peur de parler non seulement à des journalistes, mais surtout à des étrangers. Au printemps 2020, la COVID-19 est maintenant à l’extérieur de la Chine.

Cette situation a peu changé depuis un an et demi. La peur de l’étranger est toujours aussi présente, et les mesures de quarantaine pour ceux qui entrent au pays en témoignent. « À Wuhan, un étranger doit faire cinq semaines de quarantaine, dont deux dans un hôtel choisi par le gouvernement, avec un passage à l’hôpital pour une batterie de tests », explique Arnauld Miguet. C’est une des raisons pour lesquelles il n’a d’ailleurs pas quitté le pays.

Malgré ces contraintes, il continue d’exercer son métier en Chine. « Si vous voulez faire votre travail de journaliste facilement et tranquillement, vous n’allez juste pas en Chine […] Ici, il faut tenir pour acquis que c’est le jeu du chat et de la souris, où malheureusement vous êtes la souris, et elle gagne rarement. »

133 jours à Wuhan avec un chien, un chat et la peur au ventre

Arnauld Miguet, Éditions de L’Aube, Paris, 2021, 200 pages.



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