Une mort si secrète

Illustration: Amélie Grenier Écrivaine, artiste et chercheuse, Stéphane Martelly est née à Port-au-Prince et vit à Montréal depuis 2002.

Il fallait retrouver les traces de cette disparition. C’était une mort si secrète que nul n’en tenait compte. Il y avait eu de vagues rumeurs ici et là. Et tous ces gens qui comptaient sur le disparu, qui s’étaient gonflés à bloc, qui avaient versé sur une peau trop négligeable toute leur espérance.

Malgré tout, c’était une mort si secrète qu’elle n’avait fait ni de pli sur l’eau, ni troublé les montagnes de plus en plus poudreuses, ni tari le feu qui les dévorait en charbons incendiés. Flambées pour faire bouillir la soupe du premier janvier tous les jours, Dieu voulant.

Une mort si secrète, si étouffée qu’elle faussait les horizons, qu’on l’entendait s’étrangler seulement un petit moment entre le couchant et l’aube. Une mort si secrète qu’elle avait disparu, évaporée dans l’avant-jour. Qu’elle nous avait oubliés, tout bonnement. Qu’elle nous faisait douter maintenant de notre mémoire, de nos cœurs qui n’avaient pas désappris à espérer que ce pas, cette odeur, ces gestes usés d’avance retourneraient nous ramasser. Douter de nos cœurs, qui continuaient d’aimer à perte une chose sans fantôme, une fumée sans aveu, s’élevant muette de corps qui n’avaient pas eu lieu puisque nous étions trop jeunes pour la mémoire, encore bien trop jeunes pour l’oubli, trop jeunes même pour le souvenir.

 

Une chose sans corps qui nous poussait sur les routes et que nous ne pouvions dépasser, et que nous ne pouvions jamais atteindre, jamais dépasser et jamais atteindre. Alors que sur ces routes, nous ne sommes pas attendus, nous ne sommes pas voulus, nous ne sommes pas chez nous. Une mort si secrète que peut-être l’apercevoir nous érigerait de sel, nous effractionnerait, nous mettrait aux limites de notre propre vie, nous ferait assister à notre propre exécution, nous ferait voir la mort en face et cette face serait à nous.

Malgré tout, il fallait retrouver les traces de ces disparitions. Celles qui avaient laissé un creux irrémédiable dans notre corps d’oubli. Avant qu’elles aussi ne deviennent morts secrètes et que nous étouffions de notre propre nous-mêmes qui jamais ne pouvait en nul lieu advenir, puisque nous sommes les enfants des morts si secrètes, des morts qui n’ont pas lieu et qui pourtant s’étalent sans cesse sanglantes aux détours des chemins, des morts qui sans cesse abruptement nous enfantent. Nous enfantons dans la haine de qui nous aurions pu être, qui nous avions été, si ce n’étaient des morts secrètes, ensevelies, égaillées loin dans la montagne peut-être, dans ce pays où il y a tant de montagnes et qui se chevauchent tant et si bien qu’on ne sait par quel bout les traverser.

«Mourir est beau» (deux poèmes et une fable)

Stéphane Martelly, dans Boustro, No. 4, revue de poésie dirigée par Pascal Leclercq, Belgique / Granada, cahier 2, 2017



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