«Ayiti cheri»

Illustration: Amélie Grenier Artiste multidisciplinaire, poète et activiste, Laura Doyle Péan s’intéresse au rôle de l’art dans les transformations sociales.

Ayiti cheri,

Lorsque j’ai appris que le président Jovenel Moïse avait été assassiné, mon cœur s’est serré. Pas parce que je l’aimais particulièrement ; je faisais d’ailleurs partie des personnes qui considéraient son mandat comme terminé et qui souhaitaient qu’il se retrouve face à la justice pour que lumière soit faite sur le scandale Petrocaribe. Non, pas par amour pour lui, mais par amour pour toi et parce que, comme nombre de mes ami·e·s d’origine haïtienne, j’appréhendais la suite, et plus particulièrement la réaction des États-Unis. Nul besoin d’avoir un doctorat en Histoire pour connaître leur manie à profiter de crises politiques pour s’immiscer dans les affaires d’autres pays. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois qu’ils le feraient chez toi/nous.

Quand j’imagine ton avenir, je te souhaite d’abord et avant tout d’être libérée de l’ingérence des États-Unis et de tous les autres pays et de toutes les organisations qui croient pouvoir gérer tes affaires mieux que toi.

 

Je me demande souvent qui tu serais, n’eût été toute cette ingérence et toutes les richesses qui t’ont été prises par l’Espagne, la France et d’autres puissances coloniales. J’attends avec impatience que la France te retourne les quelque 30 milliards d’euros qu’elle t’a volés en t’imposant une dette lorsque tu as déclaré ton indépendance, et que cet argent soit utilisé pour répondre aux besoins de ton peuple. J’attends aussi que des réparations soient faites par les États-Unis pour compenser les années d’occupation (1915-1934). Surtout, j’espère que tu parviendras à reconnecter avec celle que tu aurais été, et que ta splendeur continuera d’inspirer d’autres populations marginalisées à travers le monde, comme elle a inspiré les mouvements indépendantistes latino-américains, et comme elle m’inspire lorsque je fais face à des périodes de difficultés.

Ayiti cheri,

Je peine souvent à te reconnaître lorsqu’on parle de toi dans les grands médias et dans la sphère publique, là où j’habite. L’image de toi qui a été construite par des gens qui n’en ont rien à faire de ton avenir et ne t’ont probablement jamais connue en est même rendue à polluer mes rêves, la nuit — et pour ça, je ne leur pardonnerai jamais. Ni aux journalistes qui parlent de ta situation économique sans dénoncer la piraterie française et ses conséquences à long terme ; ni aux politiciens blancs qui se déclarent Haïtiens parce qu’ils ont appris quelques phrases en créole et aiment le ri ak pwa (qui n’aime pas ça ?) ; ni même à ces gens bien intentionnés qui préfèrent interroger des membres de ta diaspora plutôt que de se risquer à faire des erreurs, et finissent par les ériger en porte-parole, contre leur gré, comme si les paroles d’une personne pouvaient refléter la volonté, la complexité et la grandeur d’un peuple comme le tien.

Quand je t’ai visitée pour la première fois, en 2015, après avoir talonné mon père pendant des années pour que nous allions te voir, ensemble, j’ai eu la chance de me promener du sud au nord pour assister aux activités du festival Libérez la parole, organisé par le PEN Haïti. J’ai rencontré des jeunes bourré.e.s de talent qui avaient une curiosité et un amour immense pour la littérature. Ces jeunes, que j’ai recroisé.e.s pour la plupart quelques années plus tard, sur le Web, dans le cadre des activités du Marathon du livre — festival littéraire organisé par Molicaj, à Petit-Goâve — ou simplement sur Facebook, ont des milliers d’histoires à raconter. Je te souhaite d’apprendre à les écouter, toustes. Et je leur souhaite d’avoir accès à tout le soutien nécessaire pour continuer à s’adonner à leur passion, en toute sécurité.

Écrivez, écrivez, écrivez. Réécrivez l’histoire, l’image et l’avenir de notre île. Je veux vous lire. Vos voix sont importantes, et seront nécessaires pour rétablir les rumeurs qui circulent à propos de notre maison.

Diaspora chérie,

Le 7 juillet 2021, jour de l’assassinat du président, Gabriella Kinté Garbeau, directrice de la librairie Racines, écrivait sur Facebook : « Je sais que c’est pas facile ce qui se passe au pays en ce moment mais s’il vous plaît faites attention à comment vous parlez d’Haïti devant vos enfants. » Au cours des dernières semaines, mes ami·e·s et moi avons largement discuté de notre rapport à Haïti et de nos sentiments à l’égard des discours qui sont tenus sur la perle des Antilles, autant dans la sphère publique que dans notre entourage personnel. Je me suis estimé.e chanceux.se que mon père ait toujours tenu un discours relativement positif sur le pays, et que j’aie ainsi pu grandir avec notre île dans mon cœur. Ce ne sont pas toustes les enfants de deuxième et de troisième générations qui ont cette chance. Tant de choses ont déjà été volées à notre peuple, et je nous souhaite de ne laisser personne s’emparer de notre fierté et de notre joie d’être haïtien.ne.s.

Je souhaite que cette nouvelle épreuve ne fasse que nous rapprocher, et renforcer la confiance que nous avons en notre créativité et notre résilience. L’union a toujours fait et continuera de faire notre force.



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