Joséphine Baker aux portes du Panthéon

Joséphine Baker à la cascade du bois de Boulogne, près de Paris, le 23 juin 1949
Photo: Agence France-Presse Joséphine Baker à la cascade du bois de Boulogne, près de Paris, le 23 juin 1949

En 1927, étant au sommet de sa gloire, la chanteuse, performeuse et militante Joséphine Baker s’est fait offrir une maison par l’architecte Adolf Loos. Cette maison n’était pas faite pour être habitée à temps plein, puisqu’on pouvait à peine y faire la cuisine. C’était une immense vitrine, ou plutôt un aquarium puisqu’on y trouvait une piscine, où le public aurait pu venir voir Joséphine Baker nager et s’entraîner.

« Ça n’est pas une maison pour Joséphine Baker, c’est un showroom, où elle est censée apparaître et plonger dans la piscine », explique en entrevue Marie Canet, qui signe l’essai Baker, paru chez François Bourin. « Le travail qu’elle fait alors aux Folies-Bergère de Paris, elle est censée, selon les plans d’Adolf Loos, le continuer dans sa vie privée. Donc, c’est du travail permanent. On lui destine une vie de travail permanent. »

Ladite maison n’a finalement jamais été construite, puisque Baker n’en a pas voulu. Mais l’anecdote donne la mesure de la façon dont le public a fait de cette artiste noire un objet, ou une bête curieuse à observer.

Aujourd’hui, presque cent ans plus tard, une pétition circule en France pour faire entrer Joséphine Baker, que l’on qualifie de « première star noire internationale », au Panthéon. La mairie de Paris vient de voter pour cette nomination et il ne reste plus qu’à Emmanuel Macron qu’à l’approuver. Rappelons au passage que le Panthéon, qu’on dit d’ailleurs « des grands hommes », ne compte à ce jour que 5 femmes pour 75 hommes.

De Saint-Louis à Paris

Sans être biographique à proprement parler, l’essai de Marie Canet plonge dans le contexte historique qui a vu Joséphine Baker, de son vrai nom Freda Josephine McDonald, migrer du quartier noir et pauvre de Saint-Louis, aux États-Unis où elle est née, vers les feux de la rampe de Paris qui l’a adoptée, pour enfin, après la guerre, se tourner plus résolument vers le militantisme, et finir plus ou moins ruinée.

Photo: Courtoisie L'autrice Marie Canet signe l’essai «Baker» paru chez François Bourin.

Personnalité complexe, Joséphine Baker a à la fois joué avec les travers de l’histoire et essayé de les corriger. Arrivée à Paris alors qu’elle n’a même pas 20 ans, avec l’équipe de la Revue Nègre, qui n’emploie que des Afro-Américains, des musiciens et des danseurs, elle accepte de se vêtir d’une ceinture de bananes et de parodier la vie dans la savane africaine, elle, l’Américaine qui n’avait alors jamais mis les pieds en Afrique. En fait, le vent nouveau qu’elle faisait souffler sur la France prenait plutôt racine dans le charleston et dans le jazz américain. Mais Baker, adulée en France, goûte à une liberté qu’elle n’a pas connue aux États-Unis, où elle faisait des ménages chez les Blancs alors qu’elle était encore une enfant. En outre, elle s’aveuglera volontairement sur les méfaits de la colonisation française en Afrique, acceptant même d’être reine de l’exposition coloniale de 1931, titre dont elle sera destituée quelques jours juste après l’ouverture de l’événement, précisément parce qu’elle est Américaine et non Africaine.

À l’aune des débats d’aujourd’hui, on dirait probablement que Joséphine Baker s’adonnait à l’appropriation culturelle, elle qui se déguisait aussi en princesse égyptienne ou en Japonaise.

« Elle vient de la culture du show-business, dit Marie Canet en entrevue. Elle sait se servir de cela pour tourner cette force vers elle et pour devenir une femme célèbre, riche et puissante. Elle est complètement instrumentalisée et elle participe complètement à cette instrumentalisation, mais elle n’est pas complètement naïve. »

 

Le déclic de la guerre

Pour Marie Canet, c’est après la guerre qu’un déclic se fait dans la vie de Joséphine Baker, qui est devenue française par son mariage avec Jean Lion en 1937, et qui sera active durant la Résistance. Plus tard, telle Marilyn Monroe, elle va chanter devant les soldats français et américains pour les soutenir, et exige que les soldats noirs et blancs puissent y assister ensemble, alors que la ségrégation, même si elle est officiellement interdite, se pratique encore dans l’armée.

« Après la guerre, on a découvert les camps, on sait ce que c’est que l’horreur du racisme, donc elle-même prend le pouvoir par rapport à a sa propre histoire, à sa propre identité », dit Marie Canet. À cette époque, Joséphine Baker connaît « une réelle métamorphose physique, esthétique et politique », écrit-elle. « Elle choisit le camp de la justice, et, galvanisée par ces idéaux, elle radicalise son engagement et son militantisme politique. Elle aspire à l’équité raciale aux États-Unis, car la guerre a ravivé chez elle les souvenirs douloureux des injustices et des violences infligées à la communauté noire ». En 1963, Joséphine Baker est aux côtés de Martin Luther King lorsqu’il prononce son fameux discours I have a dream. De ce discours, elle dira : « Il aurait dû taper du pied pour exiger des droits pour les Noirs. J’aurais fait mieux », rapporte Marie Canet dans son livre.

Photo: Domaine public Joséphine Baker (1926 ou 1927)

En 1946, Joséphine Baker achète un château en Dordogne. À la même époque, elle adopte douze enfants, de races et d’origine différentes, qu’on appellera la tribu arc-en-ciel. Avec ce projet familial, Joséphine Baker veut faire la démonstration au public, qui peut d’ailleurs visiter le château, qu’« on peut vivre harmonieusement malgré les différences », notamment de couleur de peau.

Le château, dans lequel Joséphine Baker a tout investi, s’avère ruineux, l’artiste étant notamment volée de toutes parts, rapporte Marie Canet. Alors que les huissiers frappent à sa porte, Joséphine Baker décide de mettre en scène cette ruine en conviant les journalistes, en robe de chambre en plein hiver, pour qu’ils assistent à sa chute. Peu avant la vente de son château, en 1968, l’artiste a d’ailleurs accordé une entrevue d’une heure au public de Radio-Canada, invitée à l’émission Le sel de la semaine, animée par Fernand Seguin. Mère de famille monoparentale, et d’une famille très nombreuse, l’artiste donnera des spectacles jusqu’à la fin de sa vie, en 1975.

« La vie de Baker a toujours été extrêmement précaire, écrit Marie Canet. Elle dépend de la mode, des goûts du public et des occasions. » Mais en publicisant jusqu’à sa ruine, en inventant la téléréalité avant l’heure, Joséphine Baker signe le symbole suprême de la reprise de possession de son image spoliée.

Baker

Marie Canet, François Bourin, Paris, 2021, 102 pages



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