«L’Octopus et moi»: la jeune femme et la mer

Le roman raconte le destin tumultueux de Lucy qui, à la suite d’un cancer et d’un accident impliquant une pieuvre qui tentait de sauver ses œufs, n’a plus de seins et ne peut plus enfanter.
Photo: Dalva Le roman raconte le destin tumultueux de Lucy qui, à la suite d’un cancer et d’un accident impliquant une pieuvre qui tentait de sauver ses œufs, n’a plus de seins et ne peut plus enfanter.

Nouvelle venue dans le paysage littéraire, la maison d’édition Dalva se targue de publier des autrices contemporaines qui « nous disent leur vie de femmes, leur relation à la nature ou à notre société », qui « écrivent pour changer le monde, pour le comprendre, pour nous faire rêver ». Promesse tenue si l’on se fie à cette première offrande parue en France au mois de mai.

Premier roman de l’Australienne Erin Hortle, professeure de littérature et amoureuse de l’océan ayant grandi sur les côtes de la Tasmanie, L’Octopus et moi raconte le destin tumultueux de Lucy qui, à la suite d’un cancer et d’un accident impliquant une pieuvre qui tentait de sauver ses œufs, n’a plus de seins et ne peut plus enfanter. Ces deux événements bouleverseront le couple qu’elle forme avec Jem, pêcheur d’ormeaux et ardent défenseur de la mer et de sa faune. « Combien d’épreuves un corps, une femme — quelle que soit sa force — peut-elle endurer ? » se demande-t-il à bord de l’ambulance.

Alors que son couple se délite, Lucy se réapproprie son corps, apprivoise sa nouvelle féminité, s’interroge sur la maternité. Ce faisant, elle ne perçoit plus l’environnement comme avant, ses rapports aux autres ne sont plus les mêmes. De son côté, Jem ne saura que faire devant la transformation de Lucy, qu’il ne veut pas perdre : « Il a besoin qu’elle l’écoute lui dire que ces mecs sont des “gros porcs englués dans leur masculinité toxique”. »

Avant de convier le lecteur à découvrir la psyché de Lucy, les exotiques paysages tasmaniens et les pittoresques personnages qui y évoluent, dont Flo et Poppy la Grecque, pêcheuses de poulpes, Erin Hortle le déstabilise en relatant l’accident du point de vue de la pieuvre du titre.

« Je vois-sens une lumière froide trop forte et nous sommes percutées je vois-goûte-touche du métal et de l’essence et nous sommes dans l’air l’espace d’un instant je ne suis plus lourde, plate fixe écrasée au sol l’espace d’un instant mes tentacules peuvent tournoyer danser dans l’air et je goûte sur sa peau un éclair de choc et de peur je ne lâche pas je suis avec elle. »

Plus loin, elle raconte les états d’âme d’un petit phoque bêta et de son amie, qui porte son premier chiot à la suite de sa rencontre avec un mâle alpha. Si la récurrence de ces apartés animaux surprend, force est d’y remarquer le brio avec lequel la romancière traduit comment les gestes, conscients ou non, de l’homme impactent la vie de toutes les espèces, humaine, animale, végétale.

À travers les yeux de Lucy, elle-même bouleversée par le regard d’une pieuvre, l’autrice exprime l’empathie que l’on peut éprouver à l’égard des animaux. Sans toutefois négliger de souligner que cette chance n’est pas donnée à tous : « On a plus de chances de ressentir de l’empathie pour une bestiole qui a un visage. Les pauvres ormeaux, même avec leurs grosses lèvres noires, ils n’ont pas de visage. »

Menant ses personnages vers leur inéluctable destin au gré d’une chronologie épousant le va-et-vient des vagues, Erin Hortle signe un roman féministe et environnementaliste dont le lyrisme et la sensualité évoquent les œuvres de Virginia Woolf et de Colette.

L’Octopus et moi

★★★ 1/2

Erin Hortle, traduit de l’anglais (Australie) par Valentine Leÿs, Dalva, Paris, 2021, 398 pages

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