Oser le dire

Humble, Chrystine Brouillet n’apporte pas de réponses ni de solutions à la violence faite aux femmes dans «Sa parole contre la mienne». Toutefois, elle s’y montre optimiste. Comme elle le répétera au cours de l’entretien, c’est l’éducation qui aura pour effet de changer les comportements, la société.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Humble, Chrystine Brouillet n’apporte pas de réponses ni de solutions à la violence faite aux femmes dans «Sa parole contre la mienne». Toutefois, elle s’y montre optimiste. Comme elle le répétera au cours de l’entretien, c’est l’éducation qui aura pour effet de changer les comportements, la société.

Que les admirateurs de Maud Graham se rassurent : le personnage fétiche de Chrystine Brouillet reviendra bel et bien dans une vingtième enquête de la populaire série de romans l’an prochain. Plutôt que de plonger l’enquêtrice de Québec dans l’ère pandémique sans savoir comment celle-ci allait se terminer, la prolifique autrice a préféré se pencher sur un mouvement qu’elle craignait voir disparaître, celui de la dénonciation d’agressions sexuelles. À sa grande surprise, la COVID-19 n’a pas empêché quelques têtes de rouler dans la dernière année.

« Je me disais que ce serait une catastrophe si le mouvement venait à disparaître ; j’ai donc voulu à travers le roman remettre ça sur les feux de l’actualité. Et je me suis merveilleusement trompée : le mouvement n’a pas perdu de sa vigueur, bien au contraire ! »

Se déroulant de 1981 à 2018, Sa parole contre la mienne suit l’évolution de quatre amis d’enfance, Jacques Gervais, Clovis Marceau, Nelson Morin et Derry Walsh, qui entretiennent une relation toxique teintée par une compétition puérile, une vaine recherche de reconnaissance et une malsaine volonté de transgresser la loi. Au fil des décennies, tous quatre emprunteront des chemins différents, mais un sombre secret les empêchera de mettre un terme à leur relation : le viol d’une jeune fille douce et naïve, Faye Dubois.

En parallèle, Chrystine Brouillet suit l’enquête de Myriam Langelier, ambitieuse journaliste de la presse écrite qui a bien l’intention de révéler au grand jour le comportement abject de Jacques Gervais, qui se croit tout permis de par son statut d’animateur vedette. Les recherches de Myriam l’amèneront à découvrir d’horribles secrets.

« Ça se passe dans le milieu culturel, mais ça aurait aussi pu se passer dans le monde du sport ou des affaires parce qu’on sait qu’il s’y passe aussi des saloperies. Il s’en passe dans tous les domaines où il y a des hommes qui pensent que le pouvoir leur permet de tout faire. Heureusement, il y a aussi des hommes normalement constitués qui n’approuvent pas ces comportements-là, qu’ils trouvent ridicules et délétères et qui nuisent à leur image d’hommes droits et propres qui n’ont pas envie de faire partie de ce genre de boys’ club. Autour de moi, les hommes sont féministes et pensent que les femmes valent autant que les hommes. »

Divertissement et réflexion

Si Maud Graham n’est pas dans les parages, Chrystine Brouillet campe une bonne partie de l’action sur son terrain de prédilection, la Vieille Capitale avec ses charmes européens et ses bonnes tables. Par moments, on a l’impression que l’enquêtrice veille de loin sur l’enquête en cours, que son ombre se profile sur les lieux du crime, qu’elle mitonne de bons petits plats dans l’intimité de son foyer.

« Il y a des restaurants, dont certains n’existent plus, des pâtisseries, du champagne… mais il y a moins de scènes de réjouissances que d’habitude — il y en a dans les souvenirs heureux de Faye. Moi-même, en écrivant ces scènes-là, je revivais de beaux moments. Et comme je suis professionnelle, chaque resto a été testé ! »

À l’instar des autres romans de Chrystine Brouillet, Sa parole contre la mienne est ce qu’on appelle dans le jargon littéraire un page turner ou, si vous préférez, un « accrolivre ». On prend plaisir à suivre les nombreuses ramifications de l’enquête, à endémêler les nœuds, à détester copieusement certains protagonistes masculins, à se prendre d’affection pour sa jeune héroïne assoiffée de justice. Mais il y a plus encore.

« Au départ, c’est de la fiction, du divertissement. Quand j’ouvre un roman, j’ai envie de me changer les idées, d’oublier mon quotidien, mais si ça me fait réfléchir en même temps, pourquoi pas ? On connaît tous des femmes à qui il est arrivé quelque chose, de la chose désagréable à la plus tragique. Je trouve que les jeunes n’acceptent plus ce que nous avons toléré. Grâce aux jeunes et à des mouvements comme #MoiAussi, c’est toute une société qui va changer. Et c’est formidable ! »

Ça se passe dans le milieu culturel, mais ça aurait aussi pu se passer dans le monde du sport ou des affaires parce qu’on sait qu’il s’y passe aussi des saloperies. Il s’en passe dans tous les domaines où il y a des hommes qui pensent que le pouvoir leur permet de tout faire. Heureusement, il y a aussi des hommes normalement constitués qui n’approuvent pas ces comportements-là, qu’ils trouvent ridicules et délétères et qui nuisent à leur image d’hommes droits et propres qui n’ont pas envie de faire partie de ce genre de "boys’ club".

 

Malgré le plaisir, on a souvent envie de freiner la lecture du roman, de le déposer un bref instant ou davantage. Non pas pour prolonger le plaisir d’être dans l’univers de la romancière, mais parce que cette dernière nous rappelle au fil du récit des cas célèbres d’abus de pouvoir, d’agressions sexuelles, de féminicides. Comme si Chrystine Brouillet avait voulu livrer une petite histoire des grands crimes contre les femmes.

« Quand j’ai fait la recherche pour écrire le roman, j’ai pris pour chaque année tout ce qui se passait dans le monde, au Québec, et je cherchais évidemment des jugements. Il y a des juges qui ont dit des choses scandaleuses, sans queue ni tête. Il y a des choses qu’on a un peu oubliées et quand elles te reviennent en pleine face, on se demande comment on a pu les tolérer. »

L’autrice va même jusqu’à choisir une date marquante dans notre histoire, le 6 décembre, pour conclure l’enquête de Myriam. Un choix qui n’est pas innocent : « Non, non, non ! J’ai vraiment regardé tout ce qui s’était passé contre les femmes. Et il y en avait beaucoup de saloperies, des choses horribles, des tragédies. Il y a des choses que je n’ai pas mises parce que je n’étais pas là pour donner un cours d’histoire et je n’avais pas envie de mettre des notes en bas de page. Je voulais une lecture fluide. Il y a donc des choses que j’ai sacrifiées en me disant qu’elles auraient été de trop. Les choix ont été cruels. »

Humble, Chrystine Brouillet n’apporte pas de réponses ni de solutions à la violence faite aux femmes dans Sa parole contre la mienne. Toutefois, elle s’y montre optimiste. Comme elle le répétera au cours de l’entretien, c’est l’éducation qui aura pour effet de changer les comportements, la société.

« Et la bienveillance. Et l’écoute, ajoute-t-elle. Il faut se pencher sur la manière dont les victimes — les femmes comme les hommes — sont accompagnées. Je pense qu’elles ont besoin de plus d’écoute, de plus d’information, de plus de respect, de plus de bienveillance et c’est ce que j’ai voulu montrer dans ce roman dont le titre résume ce parcours du combattant. Au fond, je n’apporte que ma pierre à l’édifice parce qu’il faut continuer d’en parler, de dénoncer. »

Sa parole contre la mienne

Chrystine Brouillet, Druide, Montréal, 2021, 432 pages

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