Dans les carnets de Jim Morrison, poète

Photo: zumapress.com Jim Morrison lors d’un spectacle des Doors en Allemagne en 1968. «La poésie est pour moi la forme d’art par excellence, parce que ce qui nous définit en tant qu’êtres humains est le langage», disait le chanteur en entrevue à la CBC en mai 1970, une preuve parmi tant d’autres de la valeur qu’il accordait à son travail de poète, une identité qu’il revendiquait bien avant celle de rockeur.

« Si ma poésie a l’ambition d’accomplir quoi que ce soit, c’est de délivrer les gens des moyens limités qu’ils ont de voir et de ressentir », déclarait Jim Morrison au magazine Creem lors d’une des entrevues qu’il accordait à la journaliste Lizzie James en 1969 et 1970. S’il faut seulement se fier aux foules que sa pierre tombale ne cesse de rameuter au cimetière du Père-Lachaise, même 50 ans après sa mort survenue à Paris le 3 juillet 1971, le leader des Doors allume encore des feux dans le cœur de bien des jeunes rimailleurs s’engageant sur la route de la poésie.

« Jim était ravi. La reconnaissance littéraire qu’il travaillait à accomplir se pointait le bout du nez, enfin » (notre traduction), écrit son ami Frank Lisciandro en se remémorant la joie de Morrison lorsque l’importante maison d’édition Simon Schuster a réuni sous une même couverture, en avril 1970, ses deux premiers recueils publiés à compte d’auteur. « La poésie est pour moi la forme d’art par excellence, parce que ce qui nous définit en tant qu’êtres humains est le langage », disait le chanteur en entrevue à la CBC en mai 1970, une preuve parmi tant d’autres de la valeur qu’il accordait à son travail de poète, une identité qu’il revendiquait bien avant celle de rockeur.

Trois ans après la mort, en 1974, de la compagne de Jim, Pamela Courson, le père de cette dernière, Columbus, confiait à Frank Lisciandro et à son épouse de l’époque la mission de ponctionner aux archives de son regretté gendre la matière première de ce qui donnera au tournant des années 1980 et 1990 deux livres posthumes, Wilderness et La nuit américaine. Vingt ans plus tard, Lisciandro replongeait dans la trentaine de calepins et la centaine de notes manuscrites éparses laissées derrière par son ancien camarade de classe de la UCLA School of Film, afin d’élaborer The Collected Works of Jim Morrison, généreux volume lancé en anglais le mois dernier (et attendu en français chez Massot Éditions en octobre).

En plus de rassembler les trois livres de Morrison parus de son vivant, ainsi que toutes ses paroles de chansons, cette anthologie dite définitive présente aussi, entre autres, des notes prises lors de son procès pour indécence publique en 1970 à Miami, des reproductions de son journal parisien, ainsi que de nombreuses photos de famille. Parmi ses inédits les plus intrigants : un épilogue intitulé As I Look Back, long poème formant en quelque sorte l’esquisse d’une autobiographie, assemblé par Lisciandro à partir de vers grappillés à gauche et à droite, dans les carnets de Jim.

Épiphanies, aphorismes, regrets, questionnements ; cette traversée de la vie funambulesque de l’homme à la chevelure féline révèle, étonnamment, un Jim Morrison prompt à l’autodérision, capable de s’autoflageller comme de rire de lui-même : « I drink so I / can talk to assholes. / This includes me. » Traduction libre : « Je bois afin / de pouvoir parler aux trous de cul. / Moi y compris. »

 
Photo: Massot Éditions Images tirées du livre «The Collected Works of Jim Morrison», généreux volume lancé en anglais le mois dernier (et attendu en français sous le titre «Anthologie Jim Morrison, poèmes, carnets, retranscriptions et parole», chez Massot Éditions en octobre).

Un programme de lectures

Mais que vaut vraiment la poésie de Jim Morrison ? Aurait-elle traversé le temps si elle n’avait pas bénéficié de l’attention générée par les succès des Doors ? « Je te dirais que ce n’est pas la plus grande poésie que j’ai lue, mais c’est quand même une poésie d’une certaine importance », répond l’ancien journaliste musical et poète (Mourir m’arrive, L’arrière-boutique de la beauté) Fernand Durepos.

Les livres du roi lézard auront été pour lui, à l’adolescence, comme un refuge, alors que flottaient toujours dans l’air les effluves de patchouli du retour à la terre. « La poésie de Morrison témoignait de l’Amérique dystopique, c’était pas grano du tout. Son appel à la rébellion par les mots, c’était aussi une tentative de tourner le dos au matérialisme américain, à la guerre, un désir de trouver son propre sens » au cœur de ce monde qui en semble trop souvent dénué.

 
Photo: Massot Éditions Image tirée du livre «The Collected Works of Jim Morrison»

Puisant à plusieurs traditions, l’œuvre de Jim Morrison emprunte à la fois à l’écriture automatique des surréalistes, à l’errance exaltée des beat, aux sagesses orientales, à la violence du théâtre d’Artaud, au dérèglement rimbaldien de tous les sens, à la mythologie grecque ainsi qu’à une conception fétichisée de l’imaginaire autochtone américain. Une abondance de références envisagée par nombre de ses admirateurs comme un authentique programme de lectures.

Tel est d’ailleurs sans doute le plus important legs de Morrison : celui d’avoir déverrouillé les portes de la poésie. Jonathan Charette (Biographie de l’amoralité) a 12 ans lorsqu’il lit une biographie de l’icône, comprenant une bibliographie de ses influences littéraires : Rimbaud, Baudelaire, Dylan Thomas, Nietzsche. « Ça m’a ouvert toutes sortes de possibilités », confie celui qui lancera dans deux semaines La passion de Cobain, un recueil portant sur un autre membre du tragique club des 27 (prénommé Kurt).

Photo: Massot Éditions Image tirée du livre «The Collected Works of Jim Morrison»

Tout en admettant volontiers que certains aspects du personnage de Jimbo vieillissent moins bien que d’autres, et que le bouffon dionysiaque dépeint dans le film biographique de 1991 d’Oliver Stone n’est peut-être pas le Jim Morrison dont il est préférable de se souvenir, Jonathan Charette demeure attaché à la part contestataire de son écriture. « Les rêves sont à la fois le fruit de l’atrophie / des sens et une protestation contre elle. // Rêver n’est pas une solution », prévient Morrison dans La nuit américaine. « On a beaucoup dit que sa poésie est empreinte d’américanité, observe Charette, mais il y a aussi un grand rejet de l’american dream. Il veut nous mettre en garde contre les dangers du conformisme. »

Cinq décennies après son départ, les plus superficiels des disciples de Morrison répondent à cette invitation à désobéir en arborant le pantalon de cuir, mais aussi dans d’autres cas en continuant de croire qu’au bout de l’horizon se trouve toujours une nouvelle frontière à conquérir. La figure de l’auto-stoppeur est un des principaux leitmotivs de son œuvre, rappelle Frank Lisciandro, dans l’introduction de cette anthologie. Et cette image du routard sans attaches, écrit-il, est celle qui résume le mieux son défunt ami. Extrait de Arden lointain : « Pensées dans le temps et hors des saisons / L’auto-stoppeur / Debout sur le bord de la route / Levait son pouce / Dans un calme calcul de la raison. »

The Collected Works of Jim Morrison 

Jim Morrison, Harper Design, New York, 2021, 584 pages. En français le 7 octobre chez Massot Éditions.

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