«La plus-que-vraie»: la demoiselle sauvage

Alexandre Jardin entraîne le lecteur dans un tourbillon érotico-tragico-romantique totalement dénué d’émotion où il peine à rendre ses personnages attachants, touchants.
Photo: Denis Félix Alexandre Jardin entraîne le lecteur dans un tourbillon érotico-tragico-romantique totalement dénué d’émotion où il peine à rendre ses personnages attachants, touchants.

Sur toutes les tribunes où il est invité, Alexandre Jardin se plaît à répéter qu’il a mis dans son nouveau roman tout ce qu’il aurait voulu vivre et que depuis l’automne il vit une grande histoire d’amour à distance digne de La plus-que-vraie avec une Ontarienne dont la prose l’a séduit sur Twitter. Bref, la vie d’Alexandre Jardin est un roman d’Alexandre Jardin.

Dans La plus-que-vraie, le « trublion de l’amour » met en scène son double littéraire, Frédéric Sauvage, qui raconte au passé, ce qui augure mal pour la fin de l’histoire, sa folle idylle avec Alice Sauvage, aucun lien de parenté. « Abandonne tous les personnages de roman qui composent ton existence. Démissionne de cette vie ordonnancée comme dans une fantaisie littéraire. Bazarde cet écrivain à l’écriture chimérique. Accepte le risque de ne plus écrire pour vivre, mais de vivre pour écrire », lui ordonne-t-elle.

Ensemble, ils écrivent leur roman d’amour où l’on trouve moult échos aux précédents romans de Jardin/Sauvage. Ainsi, avant de faire l’amour de sept à dix-sept fois par jour— notez qu’elle a 30 ans et lui, la bonne cinquantaine…, tous deux vivent dans un château vétuste séparés par un miroir sans tain. La grande différence d’avec Fanfan (Flammarion, 1993), dont l’héroïne s’appelait Françoise Sauvage, aucun lien de parenté, c’est qu’Alice consent volontiers à être épiée par son soupirant.

Plus tard, le romancier envoie ses personnages sur l’île des Gauchers où ils sont adoptés par un zubial (L’île des Gauchers, Gallimard, 1995). En plus de recycler sans vergogne de jolis délires amoureux de son univers romanesques, Alexandre Jardin cite à profusion des poèmes de Ronsard et des films de Godard.

« Qu’est-ce que tu préfères ? Mes seins ou la pointe de mes seins ? » demande Alice se la jouant Bardot face à Piccoli dans Le mépris. À l’instar d’Anna Karina et de Jean-Claude Brialy dans Une femme est une femme, Alice et Frédéric se lancent dans un dialogue en se tendant des couvertures de livres. Un peu plus, et on croirait que le joyeux troubadour est en panne d’inspiration.

Avec sa plume frétillante, ses envolées lyriques d’un sentimentalisme exaspérant et ses acrobaties stylistiques facétieuses, Alexandre Jardin entraîne le lecteur dans un tourbillon érotico-tragico-romantique totalement dénué d’émotion où il peine à rendre ses personnages attachants, touchants.

Heureusement, il amuse la galerie tandis qu’il se flagelle allègrement et se moque avec ardeur de son œuvre à travers les mots d’Alice : « Jeter à la poubelle tous les romans de Frédéric Sauvage et célébrer l’autodafé joyeux de cette prose dans laquelle se putréfie toute la mièvrerie amoureuse des cœurs escamotés. »

Cependant, lorsqu’il lui fait tenir de tels propos, « Je lui demandai de me prendre comme on prend une pute, une amie, une future, une princesse, une salope, une soumise. Tour à tour il parla à toutes ces femmes en moi, les aima et les reconnut », là, on ne rit plus devant de tels relents de machisme. Et l’on vous ne parle pas de la fin qui donne envie de lancer le livre à travers la pièce.

La plus-que-vraie

★★

Alexandre Jardin, Albin Michel, Paris, 2021, 228 pages

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