«Baba Yaga a pondu un oeuf»: drôles d’oiseaux

Dans plusieurs de ses livres traduits en français, Dubravka Ugrešić explore, comme elle le fait par moments dans «Baba Yaga a pondu un œuf», les multiples dimensions de l’exil et de la «Yougonostalgie».
Photo: Walter White Dans plusieurs de ses livres traduits en français, Dubravka Ugrešić explore, comme elle le fait par moments dans «Baba Yaga a pondu un œuf», les multiples dimensions de l’exil et de la «Yougonostalgie».

Elles sont invisibles, transparentes, glissent à côté de nous comme des ombres. Seuls quelques détails pourraient trahir ces « mignonnes petites vieilles dames » : des pieds trop grands, les seins qui pendent, un nez en bec d’oiseau, croulant sous un tas de sacs et de cabas tout en implorant votre aide. Mais méfiez-vous, souvenez-vous, « leurs larmes n’ont pas la même signification que les vôtres ».

Il sera peut-être trop tard et vous serez tombé entre les griffes d’une incarnation de Baba Yaga, sorcière cannibale, mi-femme mi-oiseau, l’un des grands démons féminins de la mythologie slave, dont le rôle dans les contes est fluctuant. Elle peut aussi bien aider le héros ou l’héroïne à atteindre son but qu’à chercher à lui mettre des bâtons dans les roues. Sorte de patchwork folklorique, Baba Yaga a plus d’un tour dans son sac.

Avec Baba Yaga a pondu un œuf, Dubravka Ugrešić, née en 1949, à Kutina, en Croatie, nous offre un roman à la fois comique et profond sur le vieillissement féminin.

Au cœur du livre, trois vieilles amies, toutes Croates, débarquent ensemble dans un luxueux hôtel spa de la République tchèque, avec un sac débordant de billets verts et l’intention de s’offrir du bon temps durant une petite semaine — ou jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Le trio de choc, qui sait que « les vieilles sorcières pondent de bons œufs », est composé de Pupa la maigre, ancienne partisane communiste devenue obstétricienne, de sa belle-
sœur Kukla aux grands pieds, ainsi que de leur amie Beba, en chaise roulante et à moitié aveugle, aux seins « d’hippopotame ».

Elles y feront la rencontre de quelques personnages extravagants, qui seraient à leur place dans un film de Wes Anderson revu par Almodóvar. Un masseur bosnien qui se fait passer pour un Turc, atteint de priapisme après l’explosion d’une grenade à Sarajevo — ses amis en Bosnie le surnommaient « Mevlo Bite d’acier ». Un riche homme d’affaires américain, producteur de suppléments vitaminés chinois. Un médecin qui fait la promotion de techniques frauduleuses de longévité.

Avec un regard tendre, toujours un peu à la limite de la vraisemblance, y émergent les histoires des uns et des autres, souvent liées à l’ex-Yougoslavie ou à son éclatement : années de prison, séparations familiales, faillites bancaires.

Pour s’être farouchement opposée aux nationalistes croates au début des années 1990, l’écrivaine a elle-même été poussée à l’exil à la suite d’une campagne de diffamation. Elle se décrit comme une écrivaine « transnationale » et vit aujourd’hui à Amsterdam, aux Pays-Bas.

Dans plusieurs de ses livres traduits en français, dont Le ministère de la douleur et Le musée des redditions sans condition (Christian Bourgois, 2004 et 2008, tous les deux disponibles en poche), elle explore, comme elle le fait par moments dans Baba Yaga a pondu un œuf, les multiples dimensions de l’exil et de la « Yougonostalgie ».

Un léger bémol concernant la traduction : le lecteur étant francophone, il aurait été aussi logique que pertinent de ne pas laisser les translittérations (nombreuses) du russe en langue croate. Lire « Ja tebja ljublju » (« Je t’aime ») n’a aucun sens dans un livre en français. Un choix qui se défend mal.

Et pour les curieux, un long épilogue pseudosavant, sorte de « Baba Yaga pour les nuls » un peu plaqué, explore en profondeur les sources, les motifs, les thèmes et les mythes liés à cette figure importante de la mythologie slave.

Baba Yaga a pondu un oeuf

★★★ 1/2

Dubravka Ugrešić, traduit du croate par Chloé Billon, Christian Bourgois, Paris, 2021, 340 pages

À voir en vidéo