«Raison, déraison et religion. Plaidoyer pour une laïcité ouverte»: laïcité élitiste ou laïcité pour tous?

Photo: Éditions Écosociété, photomontage «Le Devoir»

Dans l’univers, il y a 5 % de matière visible mais 25 % de matière invisible, dite noire, et 70 % d’énergie invisible, dite noire, deux réalités que les astrophysiciens n’ont pas encore élucidées. En tablant sur ce mystère scientifique, le philosophe québécois Michel Seymour préfère la laïcité ouverte à la laïcité stricte. Son opinion est philosophiquement fascinante, mais est-elle politiquement réaliste dans le débat actuel sur la loi 21 ?

C’est la question que l’on se pose après avoir lu l’essai Raison, déraison et religion où le dialecticien, né à Montréal en 1954, discute, avec un art consommé, des opinions divergentes mais souvent complémentaires de penseurs, comme le Canadien Charles Taylor (né en 1931) et l’Américain John Rawls (1921-2002), pour éclairer son propre « plaidoyer pour une laïcité ouverte ». Le livre suggère une « cohabitation » des incroyants et des croyants, associée à un idéaliste « désaccord raisonnable » !

Pour affermir le respect des incroyants pour les croyants, Seymour se réfère au penseur britannique d’origine autrichienne Ludwig Wittgenstein (1889-1951), si différent par son audacieuse originalité de Taylor et de Rawls plus proches du moule universitaire. Le philosophe québécois l’a compris, car il écrit avec profondeur : « Wittgenstein définissait l’expérience mystique comme surgissant de l’étonnement que le monde soit et non pas d’une interrogation portant sur comment le monde est. »

Mais Seymour n’a pas l’air de s’apercevoir que ses brillantes considérations sur la croyance, surtout en s’appuyant sur Wittgenstein, échappent à l’entendement de bien des gens. Et il est très curieux qu’il ne mentionne pas du tout le sociologue et ex-militant catholique Guy Rocher (né en 1924), partisan d’une laïcité ferme, fondée sur une longue expérience typiquement québécoise, laïcité que Rocher présente comme l’achèvement de la Révolution tranquille, dont ce membre de la commission Parent fut un acteur.

En mai 2019, Rocher défend la future loi 21 sur la laïcité de l’État en disant que, si l’on n’adopte pas cette loi, « on reconfessionnalise progressivement l’école publique ». Il ajoute : « La société n’est pas obligée d’accepter cela. » Le sociologue précise : « Il se trouve que la religion qui est visible, c’est l’islam. Il y a 40 ans, la religion qui était visible, c’était le catholicisme. » Il conclut : « Nous préconisons l’égalité entre toutes les religions. » Bref, le gros bon sens plutôt que la haute voltige philosophique !

Cette dernière séduit, mais parfois frôle l’absurdité. Seymour juge que « l’interdiction des signes religieux » chez les fonctionnaires relève des « intolérances ». On s’attendait à mieux d’un philosophe : la vérité devrait s’accorder aux circonstances parce qu’elle est humaine et la neutralité en matière de religion, nous préserver du fanatisme.

Raison, déraison et religion. Plaidoyer pour une laïcité ouverte.

★★★

Michel Seymour, Écosociété, Montréal, 2021, 288 pages

À voir en vidéo