Retour aux sources

Après s’être installé dans la campagne irlandaise, l’auteur Mark Boyle a relaté, en quelque 400 pages, les quatre premières saisons qu’il a passées dans sa maison sans eau courante ni électricité, et ce qui l’a poussé à adopter ce mode vie plus simple... qui peut parfois s’avérer plus compliqué.
Photo: Photo fournie Après s’être installé dans la campagne irlandaise, l’auteur Mark Boyle a relaté, en quelque 400 pages, les quatre premières saisons qu’il a passées dans sa maison sans eau courante ni électricité, et ce qui l’a poussé à adopter ce mode vie plus simple... qui peut parfois s’avérer plus compliqué.

Il vit sans eau courante ni électricité, selon un régime traditionnel irlandais. Sans panneaux solaires ni réfrigérateur. Il n’a pas non plus de téléphone, fixe ou portable, de lecteur DVD ni de vie sur les réseaux sociaux. Il n’a même pas de montre.

Rien de tout cela, mais une furieuse volonté de se fondre dans le paysage. Et bien plus encore : il n’a pas une seule facture à son nom.

De là à croire que l’homme de 42 ans mène une existence d’amish irlandais, rythmée par les saisons et les travaux manuels, il n’y a qu’un pas. Il raconte cette expérience dans L’année sauvage — Une vie sans technologie au rythme de la nature (Les Arènes), livre à la fois radical et inspirant dans lequel il chronique les quatre premières saisons de son installation dans la campagne irlandaise.

« Ce livre parle d’un voyage de retour vers nos racines », confie Mark Boyle, joint chez lui à Knockmoyle, un minuscule village situé près de Galway en Irlande du Nord, une amie venue lui rendre visite lui permettant, exceptionnellement, d’utiliser un téléphone portable. « Il faut, je pense, qu’on retourne aux choses que l’on sait être vraies. Redevenir humains, s’éloigner des machines et des technologies qui brouillent notre humanité », ajoute-t-il.

Photo: Mark Rusher Mark Boyle, auteur du livre

Originaire de Ballyshannon, en République d’Irlande, Mark Boyle est devenu, après des études de commerce et d’économie à l’université, gérant d’un supermarché bio à Bristol, en Angleterre, avant de se mettre à éprouver peu à peu le sentiment persistant d’avoir perdu le contact avec la réalité.

Une prise de conscience progressive qu’il évoquait aussi dans L’homme sans argent (Les Arènes, 2014), où il racontait toute une année vécue sans argent, subsistant au moyen de dons et de troc — une expérience qui aura finalement duré trois ans. Et comme il l’a fait pour son aventure de ferme autonome en Irlande pour L’année sauvage, il avait raconté cette démarche dans le quotidien britannique The Guardian.

« C’était il y a 13 ans, poursuit-il, et je l’avais fait pour diverses raisons — écologiques, sociales, culturelles et personnelles. Cette expérience est devenue une sorte de voyage d’exploration de questions et d’enjeux beaucoup plus larges. J’ai fini par comprendre que la technologie que nous utilisons, toute cette civilisation dans laquelle nous nous fondons a un effet sur la société, sur chacun d’entre nous. Et si je ne voulais pas en faire partie, je devais me débarrasser de toutes ces choses. »

Et pourquoi s’arrêter là ? s’est dit Mark Boyle, qui n’avait plus de télévision depuis une vingtaine d’années et qui s’est peu à peu défait du reste — à commencer par les réseaux sociaux.

De fil en aiguille, il est revenu en Irlande et a fait l’acquisition de ce terrain d’un hectare pour s’y installer avec sa compagne de l’époque. Dans L’année sauvage, il raconte la construction de leur petite maison, son apprentissage de la pêche au brochet, sa lutte contre les limaces au potager, l’entraide naturelle qui s’est vite installée au sein de la petite communauté de voisins.

Une volonté de « renoncer au temps » et d’explorer en profondeur le sens de la condition humaine. Une sorte de retour aux sources que le titre original anglais, The Way Home (Le chemin vers chez soi), reflète sans doute mieux. Un livre écrit entièrement à la main, bien entendu, parfois le soir à la lueur de chandelles artisanales.

Les complexités de la simplicité

L’homme ne se considère pas plus comme écrivain que bûcheron, agriculteur, cueilleur ou pêcheur. Ou « n’importe laquelle des cent autres choses qui m’aident à subsister d’un bout à l’autre de l’année », écrit-il. Mais il n’est pas dépourvu de certitudes. « Pour la première fois de ma vie sans doute, je prends conscience que je suis entièrement satisfait, sans désirer rien d’autre que ce que j’ai devant moi dans ce moment ô combien insaisissable : l’ici et maintenant. »

« J’ai l’impression de m’être dépouillé de la réalité virtuelle et d’avoir repris contact avec la réalité, la vraie réalité, reprend Mark Boyle. Même si ce n’est pas toujours beau à voir, parce qu’elle implique du sang et de la sueur, du travail pénible et plein d’autres choses. Mais je préfère encore éprouver la réalité que de la fuir. »

Pour ce retour aux sources, il va puiser de l’eau du côté de la Grande Île Blasket, au large de la magnifique péninsule de Dingle, dont les derniers habitants ont été évacués en 1953 par le gouvernement irlandais. Mark Boyle alterne entre le récit de sa propre expérience et celle de ces insulaires, héritiers d’un mode de vie à la fois simple et rude à la merci des éléments, presque disparu aujourd’hui.

 

Dans son village comme dans tous les coins d’Irlande, il peut voir la même mort lente s’avancer. Les villages se vident et les pubs ferment les uns après les autres. « Des forces puissantes sont à l’œuvre », reconnaît-il.

Mais pour s’en tenir à un « régime traditionnel irlandais » — où les pommes de terre, on l’imagine, tiennent une grande part —, Mark Boyle raconte que son rapport au vivant a dû changer. Il faut dire que le climat de l’Irlande, surtout lorsqu’on se refuse à utiliser une serre, n’est pas le plus favorable à la culture maraîchère. Son approche est aujourd’hui « plus honnête » et il explique être passé de végétalien à « carnivore pratiquant » afin de pouvoir s’alimenter en protéines « locales » : du poisson, du gibier et des œufs.

« Il y a quelque chose de sécurisant à savoir que, quelles que soient les crises ou les catastrophes qui se déroulent dans le vaste monde, on est capable de mettre à manger sur la table pour soi-même, ses voisins et ceux que l’on aime particulièrement. » Même s’il lui arrive encore de trouver « mal » de noyer des limaces dans de la bière — ce qui est peut-être le comble pour un Irlandais.

Les tubes de vitamines en plastique, les voitures et les téléphones portables, même les pois chiches et le tofu, au fond, ne sont pas réellement véganes. « Tout cela découle d’une idéologie qui est en train de causer la sixième extinction de masse des espèces, qui détruit un habitat après l’autre, pollue les cours d’eau, la terre, les océans et chaque bouffée d’atmosphère partout où elle se répand », écrit Mark Boyle.

Et contrairement à ce que plusieurs personnes pourraient penser, sa vie n’a rien de simple. Elle est en réalité fort compliquée, mais composée de mille petites choses simples. « En comparaison, la vie que je menais en ville était simple, mais composée de mille petites choses compliquées. Les outils innombrables de la civilisation industrielle sont désormais si complexes qu’ils rendent la vie de monsieur Tout-le-Monde très simple. »

« En fait, précise Mark Boyle, je vise la vie complexe, pas du tout la vie simple. Ce que je cherche à développer, c’est une meilleure relation avec mon environnement immédiat. C’est la direction vers laquelle je tends. Et je n’ai aucune envie de retourner à mes vieilles habitudes. » Surtout pas de revenir en arrière et de perdre le sentiment de contrôle qu’il a aujourd’hui sur sa propre existence.

« La plupart du temps, je me lève le matin et je décide de ce que je vais faire durant la journée. Je ne dis pas que j’en apprécie chaque aspect, bien sûr, parce que vivre à la campagne comporte beaucoup d’obligations, mais, au moins, c’est un choix qu’on a fait. »

L’année sauvage — Une vie sans technologie au rythme de la nature

Mark Boyle, traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec, Les Arènes, Paris, 2021, 418 pages



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