Tout ce qu’il aurait depuis longtemps fallu savoir sur les Autochtones

La colère imprègne «Écrits autochtones», bien que le ton que Chelsea Vowel y adopte soit surtout celui de l’amie bienveillante, et exigeante, qui sait que son interlocuteur est capable de mieux et qui se plaît à le taquiner avec un humour plein d’ironie, sans édulcorer la vérité.
Photo: Âpihtawikosisân La colère imprègne «Écrits autochtones», bien que le ton que Chelsea Vowel y adopte soit surtout celui de l’amie bienveillante, et exigeante, qui sait que son interlocuteur est capable de mieux et qui se plaît à le taquiner avec un humour plein d’ironie, sans édulcorer la vérité.

Surprise, Chelsea Vowel, par la découverte des restes de 215 enfants, faite près d’un ancien pensionnat de Kamloops en Colombie-Britannique, puis par les découvertes semblables faites près des anciens pensionnats de la mission Saint-Eugène (aussi en Colombie-Britannique) et Marieval (en Saskatchewan) ? Bouleversée, oui, bien sûr, mais surprise ? Non.

« C’est quelque chose que la Commission de vérité et réconciliation [dont le rapport a été déposé en 2015] a demandé spécifiquement : que des inspections soient effectuées afin de trouver des sépultures non marquées »,rappelle la professeure métisse, qui enseigne la langue crie à la Faculté des études autochtones de l’Université de l’Alberta.

« On savait qu’il y avait plus d’enfants disparus que ce que les archives montraient. Il y a tant de survivants des pensionnats qui ont raconté avoir vu des enfants disparaître et ne jamais avoir su ce qu’ils étaient devenus. Si j’ai été surprise, c’est par la réaction appropriée qu’ont eue la majorité des gens. C’est difficile de contempler la mort de ces enfants et de continuer de faire des remarques racistes sur les Autochtones. Mais j’ai aussi été étonnée de constater que beaucoup de gens apprenaient par le fait même l’existence des pensionnats, alors qu’on en parle pourtant depuis longtemps. »

Contrecarrer notre méconnaissance collective de l’histoire et de la culture des peuples autochtones au Canada, c’était déjà le projet derrière Écrits autochtones, traduction en français d’un ouvrage d’abord paru en anglais en 2016, sorte de cours 101 abordant, entre autres, le vocabulaire approprié à employer pour désigner les Premières Nations, les Métis et les Inuits, les questions de territoire, d’éducation et de langue, ainsi que, forcément, le sombre chapitre des pensionnats.

« On pourrait penser qu’à force d’entendre des récits de survivants, on devient comme engourdi, moins sensible, mais pour moi, c’est le contraire, surtout depuis que j’ai des enfants », dit la mère de six filles. « Ça me met de plus en plus en colère. »

Je pense que le Québec doit comprendre que deux choses peuvent être vraies. Les Québécois peuvent former un peuple colonisé, avec toute l’oppression que ça suppose, et en même temps reconnaître qu’ils ont joué le rôle de colonisateurs envers les peuples autochtones.

 

Cette colère imprègne évidemment Écrits autochtones, bien que le ton que Chelsea Vowel y adopte soit surtout celui de l’amie bienveillante, et exigeante, qui sait que son interlocuteur est capable de mieux et qui se plaît à le taquiner avec un humour plein d’ironie, sans édulcorer la vérité.

« Si tu ne fais que crier sur les gens, leur réponse immédiate, c’est de se mettre sur la défensive, et tu ne veux plus rien entendre quand tu es sur la défensive. Moi, mon objectif, c’est que les gens écoutent, qu’ils apprennent, qu’ils se questionnent. Je ne peux pas me débarrasser de ma colère, mais je peux parler de la façon la plus gentille possible, sans pour autant exonérer qui que ce soit. D’un point de vue général, c’est dans une perspective d’amour que je fais ce travail, un amour pour les générations futures, pour le monde au sens large. Ce livre, c’était ma façon de tendre la main. »

Prendre ses responsabilités

Originaire de l’Alberta, Chelsea Vowel vivait à Montréal au moment de rédiger Écrits autochtones. Une partie de son essai interroge d’ailleurs le mythe d’une relation privilégiée, presque égalitaire, qu’auraient entretenue les Québécois avec les peuples autochtones. Au moment où était rendue publique la découverte de Kamloops, des voix s’élevaient, au Québec, afin de souligner que les pensionnats étaient de responsabilité fédérale, et donc, que le Québec n’a rien à voir là-dedans.

« Je pense que le Québec doit comprendre que deux choses peuvent être vraies, plaide l’autrice au bout du fil. Les Québécois peuvent former un peuple colonisé, avec toute l’oppression que ça suppose, et en même temps reconnaître qu’ils ont joué le rôle de colonisateurs envers les peuples autochtones. […] De toute façon, présentement, quelle différence ça fait, qu’on ait été impliqué directement ou pas ? Dire “nous avons moins mal agi que les autres” ne ramène pas ces enfants à la vie. »

S’il est l’occasion de se familiariser avec des réalités historico-juridiques parfois complexes, Écrits autochtones permet aussi de mesurer la troublante pérennité de certaines faussetés, pourtant faciles à déconstruire, colportées au sujet des Autochtones. Exemple parmi tant d’autres : les exemptions de taxes et d’impôts, qui ne concernent qu’une minorité d’individus.

« On est tellement plongé dans la logique capitaliste, que de savoir qui contribue à la société au plan financier façonne notre perception de l’autre. Se répéter qu’une partie de la population est un boulet permet à des gens de justifier leur impression que les Autochtones sont des humains qui valent moins que les autres. Personne ne veut être une mauvaise personne, alors on trouve des justifications rationnelles à son racisme. »

Du progrès ?

Chelsea Vowel est habitée par l’espoir, mais renvoie à ses devoirs quiconque prétend que de grandes avancées ont été faites quant aux conditions de vie des peuples autochtones au Canada. Quelques statistiques : alors qu’ils ne forment que 5 % de la population, les Autochtones représentaient en 2020 30,04 % de sa population carcérale, un chiffre qui ne cesse d’augmenter depuis 2000. Selon les données du recensement de 2016, 52,2 % des enfants de moins de 14 ans qui vivent en foyer d’accueil sont autochtones, alors que 7,7 % des Canadiens de moins de 14 ans sont autochtones.

« J’ai toujours de l’espoir, oui, mais il est tempéré par ma connaissance de la réalité. De loin, on peut avoir l’impression qu’il y a eu du progrès, mais après avoir investi tant d’argent dans des commissions, des enquêtes, des études, c’est le temps de passer à l’action. Il faut comprendre comment tous ces enfants en foyers d’accueil, toutes ces personnes incarcérées, fracturent des communautés. On ne peut pas penser que ça n’aura pas de conséquences pour les générations futures. Il faut sentir l’urgence de la situation. »

L’écrivaine souhaitait avec ce livre offrir des outils à tous les Canadiens qui, au souper, avec la famille, rêvaient depuis longtemps de démonter, faits à l’appui, les préjugés envers les Autochtones de leur cousin, de leur oncle ou de leur tante. « Il faut s’instruire sur ces réalités, sinon, il va toujours y avoir quelqu’un qui va parler plus fort, par-dessus toi. Plus tes connaissances sont solides, plus tu peux réclamer du changement, mettre de la pression sur les élus, sur les institutions. On va avoir besoin de l’aide des non-Autochtones si on veut qu’on nous écoute enfin. »

Écrits autochtones

Chelsea Vowel, traduit de l’anglais par Mishka Lavigne, Varia, Montréal, 2021, 374 pages

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