«Tout le bonheur du monde»: quatre saisons dans le désordre

La romancière Claire Lombardo sait s’y prendre pour créer des personnages qui, à défaut d’être totalement crédibles, s’avèrent attachants malgré tous leurs travers et imperfections.
Photo: Michael Lionstar La romancière Claire Lombardo sait s’y prendre pour créer des personnages qui, à défaut d’être totalement crédibles, s’avèrent attachants malgré tous leurs travers et imperfections.

À peine quelques mois après la sortie en juin 2019 de Tout le bonheur du monde (The Most Fun We Ever Had), premier roman de Claire Lombardo, jeune trentenaire originaire de Chicago, le magazine Variety annonçait qu’Amy Adams et Laura Dern allaient en produire l’adaptation pour la chaîne HBO. La pandémie ayant ralenti le projet, peu d’éléments ont été dévoilés à la suite de cette nouvelle.

En traversant les 700 pages de la saga familiale campée en banlieue de Chicago des années 1970 à aujourd’hui, force est de constater ce qui a pu séduire les deux actrices. Dans la veine des Ann Patchett (La maison des Hollandais, Actes Sud, 2021), Liane Moriarty (Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, 2016) et Dan Fogelman, créateur de la série mélo Notre vie (This Is Us), Claire Lombardo sait s’y prendre pour créer des personnages qui, à défaut d’être totalement crédibles, s’avèrent attachants malgré tous leurs travers et imperfections.

« Marilyn avait embrassé la maternité une première fois sans le vouloir, puis égrené un chapelet de filles, chacune avec sa couleur de cheveu et son degré d’inadéquation à la vie. » C’est ainsi que la romancière présente la mère du clan Sorensen lors du mariage de l’aînée Wendy, soit 16 ans avant l’événement qui bouleversera le destin de cette sororie dysfonctionnelle née de parents qui s’aiment et se désirent comme au premier jour. « Wendy voyait le fait d’avoir des parents beaux comme une malédiction. Or David et Marilyn ressemblaient à des mannequins de chez Ralph Lauren. »

Après cette brève présentation, Claire Lombardo entreprend de raconter une année dans la vie des sœurs Sorensen, celle où Wendy, riche veuve alcoolique sans enfant, retrouve Jonah, fils que la parfaite Violet, mariée et mère de deux petits garçons, qu’elle a eu en cachette de ses parents et donné en adoption. En plus de subir les contrecoups de l’arrivée de l’adolescent dans leur vie, les cadettes Liza et Grace traversent diverses épreuves. La première, enceinte, voit son couple s’étioler ; la seconde n’ose dire à ses parents qu’elle a été refusée à l’université.

Pour corser le tout, l’autrice ne se contente pas d’un récit linéaire. En fait, elle le construit à la manière d’un album de photos de famille qu’on feuilletterait dans le désordre, en faisant fi de la succession des décennies, comme une suite de clichés instantanés dévoilant des pans de vie. Aux anecdotes cocasses et coquines se succèdent grands et petits drames.

Et il y en tout un lot dans cette famille où la rivalité entre sœurs n’a d’égale que la tendresse qui les unit. Assez pour tenir durant quatre saisons à l’antenne de HBO. Par ailleurs, la romancière manie si bien l’art definir chaque chapitre en suspens qu’on croirait qu’elle a déjà pensé où insérer les pauses publicitaires.

Hormis quelques chansons et titres d’émissions qu’elle sème çà et là en guise de repères temporels, Claire Lombardo se soucie peu du climat sociopolitique, passant à côté de l’occasion de nous donner le pouls d’une Amérique en constante évolution. Alors que les Sorensen paraissent à l’abri de toute intempérie extérieure, leurs traits de caractère, bien que forcés, parviennent à toucher l’universel.

Tout le bonheur du monde

★★★

Claire Lombardo, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Rivages, Paris, 2021, 703 pages

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