Le nécessaire rééquilibre du marché du livre francophone

Les revenus globaux de ventes des livres francophones à travers le monde sont estimés à un peu plus de 5 milliards d’euros, soit près de 7,4 milliards de dollars.
Valérian Mazataud Le Devoir Les revenus globaux de ventes des livres francophones à travers le monde sont estimés à un peu plus de 5 milliards d’euros, soit près de 7,4 milliards de dollars.

Pour faire venir un livre marocain à Tunis, il faut généralement passer par la France, ce qui fait évidemment exploser les coûts de transport. C’est l’une des aberrations que l’on tentera d’analyser, et de contrer, lors des États généraux du livre de langue française dans le monde, dont une première édition se tiendra à Tunis, les 26 et 27 septembre prochains. En tout, 22 États y seront représentés, dont le Québec.

Ces États généraux résultent du Plan pour la langue française et le plurilinguisme adopté par le gouvernement français en 2018. Ils se basent sur des constats assez alarmants sur l’état du livre en français dans le monde.

Ainsi, 95 % des revenus provenant des livres en français qui sont publiés dans le monde sont concentrés en France (85 %) et en Amérique du Nord. Du 5 % restant, 1 % se trouve en Côte d’Ivoire, relevait une étude économique prospective réalisée par le cabinet Bearing Point. Les revenus globaux des ventes de livres francophones sont estimés à un peu plus de 5 milliards d’euros, soit environ 7,4 milliards de dollars.

Par ailleurs, le livre fait encore, dans bien des cas, figure d’objet de luxe, soulignait la commissaire générale de ces États généraux, Sylvie Marcé, en conférence de presse mardi. En France, le coût moyen d’un livre est de 12 euros (un peu plus de 17 $), soit de « 0,34 % du pouvoir d’achat mensuel », disait-elle. En Afrique, le livre a un coût moyen de l’équivalent de trois ou quatre euros, mais il représente 4,1 % du pouvoir d’achat mensuel, et 9,1 % lorsqu’il s’agit d’un livre importé.

Un avenir pour le livre en papier

Les États généraux du livre de langue française dans le monde s’engagent donc à examiner chacun des maillons de la chaîne du livre, notamment pour favoriser sa circulation en dehors de la France. À l’heure actuelle, en France, seulement 5 % de la consommation de livres se déroule en ligne, relevait Pierre Dutilleul, du Syndicat national de l’édition français. Et l’objet physique du livre en papier, dans lequel on s’investit tout entier, continue de susciter l’engouement. Mais d’autres petites révolutions pourraient avoir lieu. Ainsi, Sylvie Marcé rêve que, dans un avenir proche, on puisse imprimer le livre directement en librairie, abolissant du coup les frais de transport. Les États généraux pensent donc se pencher sur la circulation du livre entre le « sud » et le « sud », ainsi qu’entre le « sud » et le « nord ».

« Du fait notamment de l’effet de taille des maisons d’édition et de l’absence d’un marché structuré dans de nombreux pays du Sud, le niveau de professionnalisation dans les différents métiers de la chaîne du livre est très hétérogène et apparaît comme un frein important à la constitution d’un secteur éditorial dynamique dans ces pays », peut-on lire dans un document des États généraux.

95%
C’est la part des revenus provenant des livres en français publiés dans le monde pour la France et l’Amérique du Nord. Par ailleurs, la France à elle seule concentre 85 % de ces revenus.

Cet état des lieux a des conséquences. Ainsi, « de nombreux grands écrivains originaires des pays du Sud ont fait le choix que leurs œuvres soient publiées par de grands éditeurs français, leur confiant la gestion de l’ensemble de leurs droits. Ils ont parfois acquis une notoriété internationale par la diffusion massive de leur œuvre en France mais aussi dans de nombreux pays par le biais des cessions de droits et des traductions. Pour autant, leurs livres sont peu diffusés dans leurs propres pays, notamment du fait de prix “export” qui les rendent inaccessibles au plus grand nombre », poursuit-on dans le document.

À cet égard, l’autrice marocaine Leila Slimani, qui a remporté le prix Goncourt pour son roman Chanson douce, mentionnait son malaise quant au fait d’être constamment identifiée comme une écrivaine « francophone ».

Le comité organisateur des États généraux du livre de langue française dans le monde regroupe des représentants du Québec, de la Tunisie, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, de la Suisse, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et de l’Organisation internationale de la Francophonie. On rappelle d’ailleurs que le Sommet de la Francophonie, après avoir reporté durant deux ans, se tiendra en 2021 à Djerba, également en Tunisie. Mme Marcé espère pouvoir y faire adopter une résolution concernant le livre.

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