Montréal fait passer les frais de retard dans le domaine de la fiction

À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), les frais de retard ont déjà monté jusqu’à un sommet de 500$.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), les frais de retard ont déjà monté jusqu’à un sommet de 500$.

Remettre ses livres empruntés à la bibliothèque bien au-delà de la date prévue sans payer de frais de retard ? Oui, dit la Ville de Montréal. La métropole entend suivre le mouvement Fine Free Library (Bibliothèque sans amendes) dès octobre, a appris Le Devoir. Mais encore faudra-t-il que les arrondissements, très attachés aux revenus qu’apportent aussi ces frais, acceptent de suivre Montréal.

Ils s’y opposeraient de façon assez paradoxale, puisque, depuis le début de la pandémie, les bibliothèques publiques de Montréal n’imposent aucuns frais, un assouplissement né d’un désir de soutenir les communautés défavorisées. Alors, pourquoi arrêter d’aider après la pandémie ?

Né en 2017 aux États-Unis, le mouvement prend de plus en plus d’ampleur au Québec. 272 bibliothèques sont déjà allées de l’avant en supprimant définitivement les frais de retard. À Baie-Comeau, la décision avait même été prise avant le début de la pandémie. Une mesure efficace, puisque la bibliothèque municipale a vu bondir son nombre d’abonnements de 22 % en l’espace d’un an, selon un communiqué de la Ville.

L’un des objectifs phares du mouvement est de faciliter l’accès aux bibliothèques en commençant par supprimer les frais de retard. À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), ces frais peuvent exceptionnellement monter jusqu’à un sommet de 500 $. Marie D. Martel, de l’École de bibliothéconomie de l’Université de Montréal, estime que leur abolition correspondrait à la mission des bibliothèques, qui veulent être « en phase avec des politiques d’équité, de diversité et d’inclusion ». Cela instaure également une relation de confiance avec les usagers et permet de sortir de cette représentation « punitive » des bibliothèques.

Hors COVID-19, 74 % des bibliothèques publiques québécoises continuent d’imposer des frais de retard. Pour Lëa-Kim Châteauneuf, bibliothécaire à Montréal, « à peu près personne dans le milieu des bibliothécaires n’est contre leur abolition. C’est peut-être plus à l’échelle politique qu’il y a de la réticence [au Québec], puisque c’est une source de revenus », non pas pour les bibliothèques, mais pour les municipalités. Elle précise faire ce commentaire en son nom personnel, plutôt qu'en celui de son employeur. Ce sont elles qui récupèrent les fonds collectés, qui ne sont d’ailleurs pas toujours utilisés au profit des bibliothèques. À une exception près : BAnQ, qui ne fait pas partie du réseau des bibliothèques de Montréal. Ces revenus représentent moins de 1 % du budget annuel.

« En 2010, ils tournaient autour de 900 000 $. Ces dernières années, on parle plutôt de 700 000 $ », selon Sébastien Nadeau, directeur des services au public à la Grande Bibliothèque. Il explique cette baisse importante par la mise en place d’« envois de courtoisie » prévenant les usagers en cas de retard.

La décision de la Ville de Montréal pourrait servir de levier pour accélérer le changement dans d’autres municipalités. Contactée par Le Devoir, la Ville de Québec affirme « analyser les différentes possibilités » et reconnaît que la décision de Montréal pourrait accélérer les choses. Même son de cloche du côté de BAnQ, qui a fait un premier pas au printemps en abolissant les frais sur les documents jeunesse. Ils représentaient 10 % des amendes récoltées. La volonté de BAnQ est de faire partie de ce mouvement, mais, même si les revenus sont minimes, leur abolition pour les documents pour adultes est un enjeu financier.

Sébastien Nadeau souligne un autre défi : déterminer la durée des prêts. « Si on accommode quelqu’un, on peut créer de la demande, surtout si on parle de nouveautés. En prolongeant les délais de prêt, les autres usagers pourraient attendre des semaines avant d’y avoir accès. Donc, on rend un usager heureux, mais derrière ça, il y en a des dizaines d’autres qui sont moins heureux d’attendre. Il faut trouver un équilibre. »

Eve Lagacé, directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, précise toutefois qu’absence de frais ne rime pas avec absence de règles. Si un usager dépasse les délais de prêt, il sera quand même invité à rendre le livre, sans payer de frais. S’il le perd, il devra le rembourser. « Ce qu’on veut éliminer, c’est le sentiment de honte qu’un retardataire peut avoir. À cause de celui-ci, avec les frais de retard, les usagers ne reviennent tout simplement plus, on les perd. »


Des précisions ont été apportées au cinquième paragraphe de ce texte et au montant maximum de frais de retards de BAnQ.

À voir en vidéo