L’autre version de l’histoire, signée Margaret Atwood

La romancière canadienne, Margaret Atwood
Photo: Cole Burston La Presse canadienne La romancière canadienne, Margaret Atwood

Comment Margaret Atwood a-t-elle vécu son confinement ? « Mais qu’est-ce que les écrivains font toute la journée, de toute façon, si ce n’est pas d’être assis seuls dans une pièce à parler à des gens qui ne sont pas vraiment là ? » répondait-elle jeudi midi lors d’une trop brève (et très cordiale) entrevue téléphonique de vingt-cinq minutes, au début de laquelle la romancière canadienne de 81 ans aura pris soin de questionner son interlocuteur au sujet de la sorte de vaccin qu’on lui a injecté, un échange qui aurait jadis été digne d’une science-fiction. « As-tu eu Astra ? » Non, Pfizer. « Très bien, très bien. Moi aussi, j’ai eu Pfizer. Les deux doses ! » Tant mieux.

Outre ses conversations avec les êtres de papier qui peuplent son atelier, l’écrivaine s’est aussi beaucoup occupée au cours de la dernière année à participer à différents événements virtuels afin d’accompagner son œuvre riche, sur laquelle le succès de l’adaptation télévisuelle de son roman La servante écarlate continue d’attirer de nouveaux yeux. Un pic d’intérêt qu’embrassent ces jours-ci les Éditions Bruno Doucey avec la publication de Circé. Poèmes d’argile. Cette première traduction française d’une section du recueil You Are Happy (1974) propose une relecture forcément subversive — Atwood étant Atwood — de cette figure relativement marginale de la mythologie grecque, Circé, généralement considérée comme une enchanteresse ou une déesse.

« Les mythes grecs sont pleins de personnages féminins, mais on les voit la plupart du temps de l’extérieur. Je me demande depuis longtemps : “Qu’est-ce qui se passerait si elles devenaient les narratrices ?” », explique celle qui s’est aussi intéressée à la figure de l’épouse d’Ulysse dans son roman L’odyssée de Pénélope (Flammarion, 2005). « En cheminant, comme romancière, on s’intéresse de plus en plus aux questions de narration : qui raconte les histoires et à qui les racontent-ils ? Et quand on regarde l’Odyssée [épopée fondatrice de la littérature occidentale], on se rend compte que toutes les histoires qui concernent Ulysse sont racontées par Ulysse. Le problème, c’est qu’Ulysse, c’est un menteur ! »

Pour employer le vocabulaire propre à notre époque, les vingt-quatre textes composant Circé. Poèmes d’argile dépeignent ce qu’on pourrait appeler une relation d’amour toxique, que décrit en ses mots une femme à la fois ensorcelée par son conquérant (« Je te regarde, tu revendiques / sans même t’en rendre compte, / tu sais faire main basse »), mais qui lutte constamment afin de se soustraire à son emprise. La Circé que retient la littérature est pourtant souvent cette vilaine sorcière qui, peu après leur arrivée sur son île, aura transformé les compagnons d’Ulysse en… porcs !

« Ce qui m’intéressait chez Circé, c’est que, dans l’Odyssée, on n’entend jamais sa version de l’histoire, on ne sait jamais comment c’était pour elle de voir ces hommes s’échouer sur son rivage et mal se comporter. Peut-être qu’elle avait de très bonnes raisons de les transformer en porcs ? [Elle rit doucement.] Peut-être qu’elle ne faisait que révéler leur nature profonde ? “Si vous voulez vous comporter comme des porcs, voyez, je peux vous aider à devenir des porcs.” »

Ce serait erroné de réduire les choses à une seule signification, surtout quand il est question de poésie

 

Loin d’un panneau-réclame

Dans un des passages les plus troublants et bizarres de ce texte nouvellement traduit, Circé se remémore une histoire que lui a un jour confiée un voyageur. « Lorsqu’il était jeune, lui et un autre garçon avaient façonné une femme d’argile, lit-on. Elle commençait au niveau du cou et se terminait aux genoux : ils s’en tenaient à l’essentiel. Chaque fois qu’il faisait beau, ils ramaient jusqu’à l’île où elle vivait, l’après-midi quand le soleil l’avait réchauffée, et lui faisaient l’amour, en pénétrant avec extase son ventre humide et doux. »

Commentaire de l’écrivaine française Murielle Szac dans l’avant-propos de Circé. Poèmes d’argile : « Dans cette scène saisissante, on retrouve la Margaret Atwood de La servante écarlate, prompte à dénoncer l’exploitation du corps des femmes avec verdeur. » Au bout du fil, la principale intéressée se garde pourtant d’avaliser pareille analyse. Que ce passage représente-t-il, alors ? « C’est une véritable histoire que quelqu’un m’a racontée : son ami et lui avaient façonné une femme de boue. Je n’aurais pas pu inventer ça moi-même, voyons. Les jeunes garçons sont très imaginatifs ! » Elle rit à nouveau. « Cet homme dont je te parle est plus tard devenu un poète. »

Autre œuvre, même résistance. Il est difficile, dit-on à madame Atwood, de relire les quatre vers inauguraux de Politique du pouvoir, qui bénéficiait récemment d’une nouvelle traduction aux Éditions de l’Hexagone, sans y entrevoir la violence, subtile ou manifeste, de tant de relations hommes-femmes : « tu entres en moi / comme un crochet dans un œil // un hameçon / dans un œil ouvert ».

Mais, encore une fois, Margaret Atwood refuse de fixer son poème. « Ce serait erroné de réduire les choses à une seule signification, surtout quand il est question de poésie. Un bon poème n’a jamais qu’une seule signification. Si un poème n’a qu’une seule signification, ce n’est pas un poème, c’est un panneau-réclame. »

Elle poursuit en évoquant la vraie relation à partir de laquelle elle écrivait ce recueil paru en 1971, alors qu’elle était dans le début de la trentaine. « Une histoire qui apparaît tragique lorsque tu as trente ans devient plus tard, quand tu as quarante-cinq ans, une sorte de vague interlude et quand tu arrives à quatre-vingts ans, tu ne te rappelles même plus du nom de la personne. »

L’histoire derrière Politique du pouvoir, c’était donc une authentique histoire d’amour ? « Bien sûr. » Et vous ne vous souvenez plus du nom de l’homme en question ? « Oh oui, que je me souviens de son nom. Mais avec le temps, je pardonne plus facilement. » 

Circé. Poèmes d’argile.

Margaret Atwood, Traduit de l’anglais par Christine Évain avec la participation de Bruno Doucey, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2021, 76 pages

Politique du pouvoir

Margaret Atwood, Traduit de l’anglais par Marie Frankland, L’Hexagone, Montréal, 2021, 72 pages

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