«Ce n’était que la peste»: chronique russe

Photo: Éditions Gallimard, photomontage «Le Devoir»

Tandis qu’il travaille avec précaution dans son laboratoire, le biologiste Rudolf Mayer est interrompu bruyamment par la vieille gardienne tatare qui lui annonce qu’il est demandé au téléphone. Se produit alors un petit accident qui entraînera de grandes conséquences : « Sa voix est assourdie par le masque. Celui-ci a légèrement glissé, le joint d’étanchéité de la mentonnière s’est détaché. »

Ayant parcouru 800 kilomètres pour se rendre à Moscou afin d’y présenter le résultat de ses recherches, Mayer constate à l’arrivée qu’il a contracté un dangereux virus. Dès lors, les autorités font tout en leur pouvoir pour retrouver ceux et celles qui ont croisé sa route. Non, il ne s’agit pas de la COVID-19 et l’action ne se déroule pas de nos jours malgré les nombreuses similitudes avec ce que nous avons vécu depuis le printemps 2020 que l’on retrouve dans ce court scénario de la romancière russe émérite Ludmila Oulitskaïa (L’échelle de Jacob, Gallimard, 2018), qui y met à profit sa formation de biologiste.

Écrit en 1988 et resté inédit durant toutes ces années, Ce n’était que la peste se déroule en 1939, dans la Russie des Grandes Purges, au moment où une pandémie de peste fut évitée de justesse. Riche d’une pléthore de personnages décrits avec force détails pittoresques, d’un rythme d’une implacable efficacité et d’un humour noir déstabilisant, le récit témoigne habilement de la frénésie, de l’angoisse et du vertige ressentis lors d’une situation extraordinaire. Le désarroi et la peur des protagonistes sont d’autant plus palpables que le récit se déroule dans une société victime d’un régime totalitaire. Quand on se compare, on se console…

À l’heure où le déconfinement et la vaccination vont bon train, mais où l’ignorance continue d’engendrer la haine et la violence, Ce n’était que la peste nous offre une mise en garde à ne pas ignorer afin d’être mieux parés pour évoluer dans le monde d’après. « Une question se pose avec une acuité nouvelle : quel mal est le plus terrible — celui des cataclysmes naturels et des épidémies, ou celui qui est généré par l’homme ? » demande justement la romancière dans la présentation de son scénario cathartique.

Ce n’était que la peste

★★★

Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2021, 137 pages

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