«Jeux d’eau»: parce que la nuit leur appartient

Premier roman de Julien Grégoire, «Jeux d’eau» est une de ces histoires que la banalité noierait rapidement, si ce n’était la finesse avec laquelle son auteur se garde d’exagérer la perspicacité de ses personnages adolescents et de les ériger en sages (un lieu commun encore vivace), sans pour autant leur nier leur sensibilité et leur intelligence propres.
Photo: Annie Goulet Premier roman de Julien Grégoire, «Jeux d’eau» est une de ces histoires que la banalité noierait rapidement, si ce n’était la finesse avec laquelle son auteur se garde d’exagérer la perspicacité de ses personnages adolescents et de les ériger en sages (un lieu commun encore vivace), sans pour autant leur nier leur sensibilité et leur intelligence propres.

Quand il n’y a plus nulle part où aller, quand la lourdeur du foyer familial menace de tout écraser, quand plus aucun lieu, même pas le sommeil, ne semble savoir nous accueillir, il reste encore la ville et sa nuit dans laquelle s’évaporer. Au moment où nous faisons leur connaissance, Benjamin et Delphine sont entre deux mondes et entre deux identités, quelque part entre l’enfance et l’adolescence et entre deux années scolaires, au pire d’une canicule aussi inexorable que la fin de leur innocence. Leurs chemins se croisent, tard le soir, dans ces rues désertes qu’ils arpentent sans que leurs parents, accaparés par leurs problèmes, s’en fassent vraiment. Ils sont jeunes, assommés de fatigue et incandescents de liberté. Ils ont beaucoup de temps à tuer.

Lui habite avec sa mère dans une maison peuplée par de nombreux colocataires bruyants, d’où il déguerpit dès qu’il en a l’occasion, non sans avoir volé un peu d’argent à l’un ou à l’autre. Elle doit observer, chaque jour au souper, le mariage de ses parents se désintégrer, tout en pleurant sa grand-mère adorée, premier deuil majeur de sa courte existence de fille de treize ans.

Premier roman de Julien Grégoire, qui signait en 2017 avec Météo (Del Busso éditeur) un magnifique recueil de nouvelles qui aurait mérité davantage de lumière, Jeux d’eau est une de ces histoires que la banalité noierait rapidement, si ce n’était la finesse avec laquelle son auteur se garde d’exagérer la perspicacité de ses personnages adolescents et de les ériger en sages (un lieu commun encore vivace), sans pour autant leur nier leur sensibilité et leur intelligence propres.

Chassés de chez eux par le tapage, la tristesse et la chaleur asphyxiante, Benjamin et Delphine se réfugieront au cœur de la nuit et flâneront dans Montréal, dont ils découvriront les secrets. Avec une attendrissante maladresse, ils se confieront leurs angoisses, leurs déceptions et leurs rêves. Ils cartographieront la métropole en même temps qu’ils cartographieront leur cœur. Ils iront se rafraîchir au parc Marquette, où Benjamin sait comment activer les jeux d’eau. Ils seront un peu des enfants, mais plus pour très longtemps.

Chronique de la naissance d’une amitié improbable, cette saison dans la vie de deux préados laissés à eux-mêmes devient ainsi le roman de plusieurs apprentissages : celui de l’injustice des verdicts que l’on fait tomber sur les gens lorsqu’on ne se fie qu’aux apparences, celui de la douceur que peut receler la mélancolie ainsi celui que du faux masque de bon sens que portent leurs figures d’autorité. La chose est entendue (et un brin ironique) : c’est lorsque l’on mesure pour la première fois à quel point les adultes font la plupart du temps semblant d’être en maîtrise de la situation que l’on est soi-même éjecté du monde de l’enfance.

Malgré la relative minceur de son récit, Jeux d’eau produit lentement mais sûrement son ensorcellement, en ce qu’il parvient à traduire à la perfection comment le temps se déploie l’été, quand les heures sont longues et indolentes, mais les journées toujours trop courtes. Julien Grégoire fait par ailleurs le choix, salutaire et rafraîchissant, de dépeindre une amitié entre un garçon et une fille sans dénouement ni même sous-entendu amoureux. Ses héros ont plutôt en commun cette euphorie de la conquête de leur propre joie, et cet effarement de constater que personne autour d’eux n’est réellement heureux.

Bilan de leur retour inévitable au réel et à l’école ? « Delphine s’est déshabituée de la lumière du jour. Des images ont défilé devant ses yeux ; elle a parlé, souvent très fort, rigolé même, mais maintenant, rien n’a de sens, tout est lointain, comme un rêve au réveil. » Son ami Benjamin et elle sont repartis chacun de leur côté avec la plus belle des leçons. Peu importe la suite, ils n’oublieront jamais que la nuit leur appartient.

Jeux d’eau

★★★ 1/2

Julien Grégoire, Del Busso éditeur, Montréal, 2021, 216 pages

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