Du dopage des athlètes aux maux de la société

Christiane Ayotte, qui a fait l’objet d’une biographie publiée la semaine dernière, est à la tête du seul laboratoire accrédité par l’Agence mondiale antidopage au Canada.
Marie-France Coallier Le Devoir Christiane Ayotte, qui a fait l’objet d’une biographie publiée la semaine dernière, est à la tête du seul laboratoire accrédité par l’Agence mondiale antidopage au Canada.

La pandémie de COVID-19 pourrait réserver toutes sortes de mauvaises surprises aux Jeux olympiques de Tokyo le mois prochain, prévient l’experte mondiale de la lutte contre le dopage Christiane Ayotte.

Il est à craindre évidemment que des éclosions surviennent au sein des délégations de certains pays ou parmi les athlètes de certaines disciplines, mais c’est d’abord à un autre facteur que pense la professeure et directrice du Laboratoire de contrôle du dopage du Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l’Institut national de recherche scientifique (INRS). « En 2020, il y a eu peu ou pas de test antidopage dans le monde entier. Les vilains dopés en ont donc probablement profité. »

Les appareils utilisés pour tester les athlètes aux Jeux et durant les actuelles épreuves de qualification sont à même de détecter certains produits dopants parfois longtemps après leur utilisation, mais pour d’autres, toutes traces peuvent disparaître au bout de quelques heures seulement, explique la chimiste. « Quel impact cela aura-t-il sur le niveau physique et les performances des concurrents qui seront présents aux Jeux ? On ne sait pas, mais ça pourrait être très particulier ! »

Connue à travers le monde pour la traque sans merci qu’elle mène contre les tricheurs du sport depuis 30 ans, la chimiste fait l’objet d’une biographie publiée la semaine dernière, intitulée : L’incorruptible. La vie et l’œuvre de Christiane Ayotte et écrite par Mathieu-Robert Sauvé. À la tête du seul laboratoire agréé par l’Agence mondiale antidopage (AMA) au Canada, elle dirige, sur les bords de la rivière des Prairies à Laval, une équipe d’une quarantaine de spécialistes qui effectuent chaque année environ 40 000 tests pour le compte des fédérations sportives, des principales ligues professionnelles nord-américaines ou encore du tennis professionnel. « Nous nous sommes taillé une place enviable dans le domaine, mais il suffirait d’une seule erreur de notre part pour tout compromettre. »

Émerveillement spirituel

Dans le livre, comme en entrevue, on est tout de suite frappé et charmé par la rafraîchissante spontanéité et le franc-parler sans compromis de la femme aux longs cheveux poivre et sel qui évolue dans un monde où doivent souvent s’entrechoquer la rigueur scientifique et toutes sortes d’intérêts politiques et financiers. À la lecture de sa biographie, on a du mal à croire que cette sommité internationale ait tellement eu de mal, à ses débuts, à être reconnue à sa juste valeur, non seulement par les pontes du domaine à l’étranger, mais dans son propre centre de recherche. « Je peux vous dire que ce laboratoire-là ne m’est pas tombé dans les mains. Ç’a été une guerre. »

On la découvre aussi presque mystique, lorsqu’elle parle de sa science, la chimie, qu’elle assure avoir embrassée presque par hasard, même si son père y avait aussi fait carrière. Elle dit y avoir trouvé « une émotion proche de l’émerveillement spirituel » ainsi qu’un « sentiment de paix » découlant de la satisfaction de savoir que la science peut apporter des explications à l’apparent chaos qui nous entoure.

Je peux vous dire que ce laboratoire-là ne m’est pas tombé dans les mains. Ç’a été une guerre.

 

Parlant de chaos, si la lutte contre le dopage a longtemps consisté à chercher dans le sang et les urines des athlètes un nombre restreint de médicaments certifiés, mais détournés de leur mission originale, son travail consiste désormais « à suivre environ 400 anciens et nouveaux produits qui viennent et repartent » au gré de l’esprit tordu de chimistes plus ou moins patentés, des modes dans les centres d’entraînement et de l’efficacité des moyens de détection.

Grâce à la mondialisation et aux technologies de communication, « on peut, aujourd’hui, acheter n’importe quoi sur Internet. Vraiment n’importe quoi », déplore Christiane Ayotte. « N’importe quel Joe Blow peut maintenant s’acheter un kilo de testostérone qui vient de Chine, mêler cela avec de l’huile dans son sous-sol et le vendre comme produit injectable à n’importe qui », explique-t-elle dans sa langue colorée.

Nos fils et nos filles

Sans nier la responsabilité des athlètes directement en cause, l’experte ne cesse de rappeler qu’ils sont aussi les victimes de leur entourage ainsi que de notre autoaveuglement collectif. « Ces athlètes qui se dopent n’ont pas des cornes sur la tête. Ce sont nos fils et nos filles qui ont grandi à notre contact en absorbant, comme des éponges, ce qu’ils voyaient autour d’eux et ce qu’on leur exprimait, parfois sans le dire », souligne-t-elle. « Ils sont évidemment responsables de leurs choix et sont toujours bons pour s’inventer toutes sortes de façons de rationaliser leurs comportements, mais ils ne sont pas les seuls. »

Nous nous sommes taillé une place enviable dans le domaine, mais il suffirait d’une seule erreur de notre part pour tout compromettre

 

Cela commence souvent par le regard des parents qui brille plus qu’à l’habitude lorsque leur enfant remporte des médailles et qui se détourne sur les rapports malsains qu’il entretient avec son entraîneur, ou encore par toutes ces pilules et tous ces suppléments alimentaires qui encombrent les tablettes de tellement de pharmacies familiales. Il y a aussi, bien sûr, tous ces entraîneurs peu scrupuleux, ces responsables de fédération sportive ambitieux, ces commanditaires capricieux et autres bricoleurs et marchands de produits dopants qui ne demandent pas mieux que d’abuser de la vulnérabilité des athlètes.

Mais il y a plus encore. Les succès de nos athlètes amateurs ou professionnels ont un « pouvoir fédérateur » capable de dissoudre en nous tout sens critique. Quant à la poursuite malsaine d’objectifs physiques presque inhumains, n’est-ce pas la définition même de la « dictature de l’image corporelle » qui sévit dans nos sociétés, demande-t-elle. Et puis, soyons francs, le monde du sport n’est pas le seul où l’on cherche des solutions rapides et sans douleur à tous les problèmes. « Il n’y a pas non plus que des athlètes qui sont prêts à gagner à tout prix. On voit cela aussi dans plein d’autres domaines, comme la politique ou même la science. »

 

Lire dans l’urine

Passée maîtresse dans l’art de lire dans l’urine des athlètes d’élite, Christiane Ayotte dit y retrouver toutes sortes d’indices de ces maux qui rongent nos sociétés. Elle cite l’exemple de toutes « ces cochonneries » servant de promoteurs de croissance par les industries du bœuf et du porc et qui sont utilisées tellement massivement aux États-Unis, en Chine ou au Mexique qu’on finit toujours par les retrouver aussi dans le corps de ceux qui mangent par là. « Comme dans le dopage sportif, les agriculteurs se défendent en disant qu’ils n’ont pas le choix parce que, sans cela, ils ne seraient pas compétitifs », soupire-t-elle.

Bien sûr que, dans ce contexte, les marchands de produits dopants continueront longtemps d’avoir une longueur d’avance sur ceux qui leur font la chasse, admet la sexagénaire qui se prépare doucement à la retraite. Elle se refuse toutefois d’y voir un constat d’échec. D’abord parce que beaucoup de progrès ont été réalisés au fil des ans, dit-elle, et qu’il est plus difficile aujourd’hui de se doper, que les sanctions sont plus sévères et que cela a forcé plusieurs tricheurs à abandonner la prise de doses massives aux profits de « microdoses » permettant quand même de se donner un certain avantage en compétition, mais moins dangereuses pour la santé.

Mais aussi parce que cette lutte apparemment sans fin n’a rien d’extraordinaire. « C’est vrai aussi pour beaucoup de grands enjeux dans la société, rappelle-t-elle, comme les changements climatiques ou l’éducation. »

L’incorruptible. La vie et l’oeuvre de Christiane Ayotte

Mathieu-Robert Sauvé, Québec Amérique, Montréal, 2021, 360 pages



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