Notre petit milieu déficitaire

L’autrice Chloé Savoie- Bernard est écrivaine, chercheuse et éditrice.
Illustration: Trevor Yardley-Jones L’autrice Chloé Savoie- Bernard est écrivaine, chercheuse et éditrice.

De quoi sera fait le monde d’après ? C’est la question lancinante qui occupe tous les esprits au moment où la planète se déconfine. Le Devoir a demandé à des gens de lettres, habitués de jongler avec les idées, les images et les mots, de lui dessiner quelques demains possibles. Un texte de Chloé Savoie-Bernard.
 


 

L’été passé, le milieu des lettres a connu un mouvement de libération de la parole semblable à ceux qu’ont connus d’autres milieux culturels. Dans le secret d’un groupe privé sur Facebook, j’ai appris nommément ce que je savais déjà au moins partiellement. Que le milieu littéraire, le mien depuis près d’une dizaine d’années, était construit sur la prédation :on racontait les écrivain.e.s confirmé.e.s qui rabaissaient le travail des jeunes autrices tout en convoitant leurs corps comme les viols répétés commis par d’autres qui continuaient pourtant à être sollicité.e.s médiatiquement, à avoir droit à des bourses. Devant ce silence qui se rompait, notre petit milieu déficitaire, qui tourne beaucoup sur lui-même et dont la reconnaissance des pair.e.s est souvent le seul salut, a montré les visages de ses bassesses.

Il fallait trouver des solutions. Parfois, aiguillonner celles et ceux qui le voulaient vers des solutions judiciaires tout en sachant combien le système de justice est lacunaire. Parfois, il fallait seulement écouter. J’ai craint que certaines de mes amies attentent à leur vie tant je les voyais s’effriter. J’essayais de terminer ma thèse et j’avais l’impression que tout le monde avait besoin d’aide. Je ne suffisais pas à la tâche et je ne suis même pas de celles qui coordonnaient les groupes de discussion.

Ces dernières ont accompli jour après jour un immense travail non rémunéré qui les mettait à risque : les femmes derrière la page Dis son nom, qui encourage les victimes de violences sexuelles à dévoiler l’identité de leurs agresseur.e.s, ont été poursuivies en justice. Le demandeur, dont le nom s’est retrouvé sur la fameuse liste, avait déjà été reconnu coupable de « communications harcelantes » contre une femme, pour ensuite obtenir une absolution. Mais de cela, personne ne parle jamais vraiment.

 

La plus grande partie de cette tempête, nous l’avons vécue dans nos maisons, seul.e.s devant un clavier. Je crois que ce mouvement a pu advenir parce que nous ne risquions pas, protégé.e.s par les mesures pandémiques de distanciation sociale, de croiser les personnes dénoncé.e.s. C’est aussi seule dans mon appartement, durant ce même été, que je n’ai jamais ouvert la vidéo où George Floyd se faisait tuer, refusant de me laisser hanter par ces images.

LA VIE DES NOIR.E.S COMPTE : c’est ce que toute l’Amérique du Nord martelait. Des gens, souvent des inconnu.e.s, m’écrivaient à longueur de journée pour me demander « comment je vivais ça ». Une étrangère, un jour, m’a écrit parce qu’elle avait lu un de mes poèmes : incertaine d’en comprendre le sens, elle voulait savoir si mon père était mort ou non dans le tremblement de terre de 2010. Comme si j’avais un trauma sous la main à lui tendre pour qu’elle saisisse ce que ça pouvait signifier, porter la couleur de ma peau.

Soudain, on m’invitait à des projets, à siéger à des comités. Et bien que certain.e.s avaient d’excellentes pratiques de travail, j’étais sidérée devant l’audace d’autres personnes, devant ce besoin de se décharger de leur culpabilité sur moi, à la mesure de mon labeur. Je me demandais où elles étaient, ces personnes-là, quand je me faisais lancer des injures racistes dans les salons du livre ou quand on me demandait dans les événements littéraires si j’étais secrétaire ou assistante, parce qu’on tient pour acquis qu’une fille comme moi ne peut écrire un livre.

J’ai déposé ma thèse à la fin de l’été. Le scandale de Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa a éclaté peu après. Sur mon fil Facebook, on revendiquait le droit d’utiliser le mot en n pour enseigner. Un mot qu’on me lance une fois de temps en temps dans la rue, même si ma peau de métisse n’est pas si foncée. Le téléphone a continué de sonner, mes ami.e.s blanc.he.s voulaient que je leur explique comment je me sentais.

Là comme toujours, le privé était politique. La vie des noir.e.s ne comptait-elle pas ? Alors pourquoi la majorité revendiquait-elle le droit de répéter à l’université, un lieu où les minorités racisées sont, selon de nombreuses statistiques, historiquement absentes des départements de sciences humaines, un mot — et d’autres mots — qui les blesse autant ?

Cet automne, j’ai eu une entrevue dans une université pour un poste de professeure. Le comité était entièrement masculin et une des personnes qui y siégeait était de celles qui, médiatiquement, exigeaient d’enseigner ce qu’elles voulaient comme elles l’entendaient. Il m’a demandé ce que je pensais de la « liberté d’expression en enseignement ». J’ai eu envie de lui demander s’il voulait une licence de ma part pour utiliser un mot dégradant pour moi et les gens qui me ressemblent : une bonne collègue se tairait-elle ? J’ai baragouiné quelque chose sur l’empathie et sur le dialogue, sur le fait qu’il fallait écouter ce que l’époque avait à nous apprendre, et je n’ai pas eu la job. J’ai été encore plus fatiguée.

Cela fait quelque mois, et je continue d’être fatiguée. Dans le milieu du livre, nous essayons en ce moment de former des coalitions, de nous mobiliser afin de trouver des solutions pour rendre le milieu plus sécuritaire et former des environnements de travail plus sains. En même temps, le Québec se déconfine tandis qu’en Inde une quantité effroyable de la population est toujours en train de mourir de l’épidémie.

Au Canada et aux États-Unis, des doses de vaccin non distribuées finissent chaque jour aux poubelles. Parce que nous ne sommes pas en Inde, nous voulons croire que nous sommes déjà dans « l’après-COVID » même si, pourtant, nous vivons toutes et tous sur la même planète. Bientôt reviendront les lancements, les colloques, les panels de discussion, les salons du livre, toutes ces occasions où j’entendrai encore une fois tout le monde promouvoir l’humanité, l’empathie, le care en littérature, comme c’est de bon goût depuis quelques années.

Les personnes qui décident que nous nous comportons en victimes braillardes parce que nous remettons en question le fait de nous faire lancer au visage sans préavis des mots usuellement utilisés pour nous amenuiser, je me demande si elles continueront à nous saluer dans les corridors des universités, à manger avec nous durant les colloques, à s’intéresser à notre travail. Parce que nous évoluons toutes et tous ensemble dans les mêmes lieux, que nous le voulions ou non.

Oui, la littérature continuera à trouver ses lieux d’incarnation. Et je crois bien que les gens du milieu littéraire dont nous savons désormais les comportements toxiques viendront aux lancements, qu’ils et elles monteront sur scène durant les soirées de poésie. Après tout, ce sont nos maîtres, nous les avons lu.e.s, étudié.e.s, adulé.e.s. Certain.e.s nous ont éditées, d’autres étaient nos ami.e.s. La cancel culture n’existe pas vraiment : ceux et celles qui détiennent le pouvoir continuent, dans la vaste majorité des cas, d’en tenir bien serrés les cordons. Ce qui a changé, c’est que dorénavant, nous savons juste un peu mieux qui vous êtes, et nous essayerons d’être juste un peu moins dupes. Pour cela, il faut une vigilance qui ne nous permet que rarement de dormir. 



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