Un feu rieur

Samuel Archibald écrit par plaisir, par devoir et pour adoucir le cours du temps.
Illustration: Trevor Yardley-Jones Samuel Archibald écrit par plaisir, par devoir et pour adoucir le cours du temps.

De quoi sera fait le monde d’après ? C’est la question lancinante qui occupe tous les esprits au moment où la planète se déconfine. Le Devoir a demandé à des gens de lettres, habitués de jongler avec les idées, les images et les mots, de lui dessiner quelques demains possibles. Un texte de Samuel Archibald.
 


 

Je me rappelle le temps où les gens parlaient encore d’un retour à la normale, d’un après.

Les questions étaient répétées sur les réseaux, dans les journaux et les conversations distanciées. De quoi vous ennuyez-vous le plus ? Avec qui avez-vous le plus envie de passer du temps ? Quel est le premier voyage que vous ferez après ? Les gens se sont figuré l’après-pandémie comme on imagine la fin d’une guerre. La vaccination globale, les vagues aplaties, les contraintes levées, des gens qui frenchent à qui mieux mieux comme des soldats démobilisés. Au fur et à mesure que les variants ont imposé d’autres confinements, les masques sont revenus et avec eux le désinfectant pour les mains et le réflexe de ne pas s’approcher des gens de trop près.

Nous avions négocié une trêve avec un ennemi incapable de rendre les armes.


 
 

Après, le variant X a déferlé sur le monde comme un seul grand tsunami.

La tempête du siècle. Avec son temps d’incubation vicieux et sa force létale, on n’a pas eu le temps de se demander d’où il était parti, ni d’apprendre son vrai nom. Le variant X voyageait plus vite que les rumeurs. Les virologues ont pu constater deux choses : qu’on ne pourrait pas confiner assez vite pour endiguer la déferlante et qu’avant qu’on ait la chance de développer un vaccin, le nombre de victimes se chiffrerait par milliards.

La seule note d’espoir est venue du fait qu’un infime pourcentage de la population, entre 2 et 3 %, semblait immunisé contre le virus.


 
 

Devant un tel cataclysme, on peut adopter deux tactiques.

La première est de rester près des grands centres en priant pour que l’État arrive à se maintenir et veuille bien nous protéger. La seconde est d’aller se cacher le plus haut possible au-dessus du niveau de la mer et aussi loin que faire se peut dans le bois.

Moi, j’ai donné les coordonnées GPS de l’ancien camp de chasse de mon père à ma famille et à des amis. J’ai paqueté mon camion et ma remorque avant d’embarquer les enfants et de quitter la ville qui basculait dans le chaos. Nous sommes sortis de l’île un peu plus de six heures avant qu’on ne ferme les ponts et moins d’une journée avant que les avions de chasse de l’armée canadienne ne les fassent exploser.

Nous avons eu peur longtemps sur le chemin, mais ma décision de rester sur les routes secondaires et tertiaires était la bonne. Nous avons fait le trajet en deux jours. Nous nous sommes terrés là et avons attendu. Des amis sont venus. Grâce à l’antenne de radioamateur et aux piles à énergie solaire, nous sommes entrés en contact avec d’autres survivants. D’autres encore sont venus nous rejoindre.

Nous sommes devenus le peuple des montagnes.



 
 

J’ignore ce qui est arrivé aux gens qui ont choisi de rester près des centres.

Tout ce que je sais, c’est que nous avons arrêté de recevoir des notifications sur nos téléphones autant que nos comptes de cartes de crédit. Durant les premiers temps où nous allions encore parfois piller le pourtour des villes, nous avons progressivement arrêté de trouver du réseau, de l’électricité et bientôt de la lumière.


 
 

Il n’y a pas eu de violences ou de scénario postapocalyptiques.

La raréfaction des ressources et l’abondance des individus appellent la compétition acharnée. Du moins, c’est ce qu’on tenait mordicus à croire dans le monde d’avant. L’inverse appelle la douceur et la collaboration.

Ironiquement, la seule menace sérieuse est venue d’un de mes plus vieux amis.


 
 

J’ai fait la dernière grande découverte scientifique du XXIe siècle en griffonnant dans mon calepin, assis dans la boîte de mon pick-up.

J’y garde des calculs, des dessins, des diagrammes, des idées et des choses notées sur tous les gens que je connais. J’ai découvert que tous les survivants que j’avais rencontrés avaient en commun d’avoir déjà contracté la COVID-19 ou d’ignorer s’ils l’avaient eu ou pas. Aucun négatif. J’ai comparé le pourcentage approximatif de la population immunisée au variant X et celui des contaminés à la COVID, du mieux que je m’en souvenais, et je me suis aperçu qu’ils correspondaient de près. Dans le monde d’avant, cela n’aurait pas été considéré comme une démonstration valide. Ici, il faut faire avec ce qu’on a.

C’est la COVID-19 qui nous a protégés, tous autant que nous sommes, du variant X.


 
 

Les Autochtones l’ont compris aussi.

Plusieurs communautés isolées avaient évité toute éclosion depuis le début des pandémies et comptaient parmi elles plusieurs survivants non immunisés au variant X. Impossible de savoir si, parmi les rhumes et les grippes qui continuaient de nous affecter bon an mal an, pouvaient se cacher des pathogènes capables de ravager leur population.

Des Innus, des Atikamekw et des Cris avaient établi à environ 300 kilomètres de nous dans la forêt, vers le nord, un campement qui est maintenant, avec ses presque 400 habitants, la plus grande ville au Québec. Sur le radioamateur, Charles Dominique, le fils d’un trappeur innu qui avait son territoire à côté de celui de mon père et qui avait été, durant mon enfance, un ami d’hiver et d’été, m’a dit un soir que nous n’étions pas les bienvenus. C’est lui qui nous a menacés. Avec une froideur qui lui aurait été étrangère en temps normal, Charles m’a dit qu’ils tireraient à vue sur les Blancs qui s’approcheraient du campement.

500 ans après l’arrivée des premiers Européens en Amérique du Nord, des Autochtones venaient de décider, pour leur propre bien, d’éviter désormais tout contact. Ça m’a fait rire. Jaune. Quand le variant X était apparu, bien des prophètes de malheur avaient claironné que la maladie était l’anticorps développé par la Terre pour combattre le virus humain. Vieille rengaine, impossible à vérifier. Notre planète avait-elle une patience et pouvait-on l’avoir mise à bout ? C’était comme sonder l’esprit de Dieu. Avec mon ami Charles au bout du fil, j’ai réalisé toutefois que nous avions fini par épuiser la bienveillance des Innus.

C’est pratiquement la même chose.

J’aime suivre les enfants dans leurs aventures. Ils apprennent très jeunes à aider, à travailler aux jardins, à pêcher, à chasser, à construire des abris et à raconter des histoires. Ils apprennent à lire et à écrire, mais aussi à déchiffrer d’autres signes inscrits à même le sol, à même le ciel. Les savoirs plus abstraits, du genre de ceux que je compile dans mon calepin, les intéressent moins. Tant mieux. Je ne voudrais pas qu’ils y décodent mes calculs et mes notes. Qu’ils apprennent que la viabilité d’une espèce nécessite probablement plus d’individus qu’il reste de la nôtre. Que le cycle déréglé des saisons semble incapable de reprendre son cours même après 30 ans d’inactivité industrielle. Que ce n’est pas normal de vivre des canicules en plein mois de janvier ni de trouver des serpents à sonnette à peine au sud du 50e parallèle.

Je ne sais pas si je leur mens pour entretenir leur capacité à espérer, ou bien pour qu’eux continuent à alimenter en moi la flamme, ce petit feu rieur qu’allume chaque enfant et qui fait rêver même aux hommes les plus usés que nous n’avons pas dit, peut-être, notre dernier mot.



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