Bienvenue dans l’univers des restaurants kitsch

Lorsque leur restaurant a brûlé en 1976, George (notre photo) et Georgia Mangafas ont décidé de le redécorer complètement en évoquant Rodos, l’île natale de Georgia. Et encore aujourd’hui, on peut savourer chez Rodos de la cuisine grecque entouré d’immenses poteries artisanales, de textiles et de coquillages de leur pays natal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lorsque leur restaurant a brûlé en 1976, George (notre photo) et Georgia Mangafas ont décidé de le redécorer complètement en évoquant Rodos, l’île natale de Georgia. Et encore aujourd’hui, on peut savourer chez Rodos de la cuisine grecque entouré d’immenses poteries artisanales, de textiles et de coquillages de leur pays natal.

Lorsque leur restaurant a brûlé en 1976, George et Georgia Mangafas ont décidé de le redécorer complètement en évoquant Rodos, l’île natale de Georgia. Et encore aujourd’hui, on peut savourer chez Rodos de la cuisine grecque entouré d’immenses poteries artisanales, de textiles et de coquillages de leur pays natal.

« On fait de la cuisine grecque, alors on s’est dit qu’il fallait la décoration qui allait avec », dit Georgia, qui s’apprêtait lundi, comme tous les restaurateurs de Montréal, à rouvrir sa salle à manger de l’avenue du Parc à Montréal.

Rodos fait partie des 250 restaurants recensés dans le livre Kitsch Qc, signé Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc, et paru aux éditions Fides. Voyage dans les salles à manger de restaurants, bars-salons et autres lieux dépaysants, Kitsch Qc s’intéresse à ces lieux nés entre les années 1950 et 1980, quand le Québec découvrait le monde et l’immigration, dans la foulée de l’Expo 67.

À défaut de pouvoir parcourir le monde, les Québécois cherchaient alors l’exotisme dans les décors souvent excessifs des salles à manger, inspirés de paysages mythiques d’Océanie, d’Italie, de Grèce, ou encore recréant les ambiances rurales des régions québécoises.

Passionnées par ces univers, Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc ont recensé 250 de ces lieux qui ont marqué le Québec. Du lot, 20 % seraient encore ouverts, quoique ces chiffres puissent avoir varié considérablement avec la pandémie. Parmi les établissements tombés au combat de la COVID-19, on compte entre autres le Bar B Barn, « la fausse grange la plus connue de Montréal », ouverte au centre-ville un mois avant l’Expo 67. À l’époque, la vie rurale devenait exotique pour les urbains, ou encore pour les Québécois exilés dans les villes, comme pour les Gaspésiens qui se retrouvent alors au Casino gaspésien, rue Sainte-Catherine.

Du pop-polynésiendans tout le Québec

La moitié des établissements recensés dans le livre sont ou ont été montréalais. Mais les régions n’ont pas été en reste en matière d’ambiances exotiques. Les restaurants « pop-polynésiens »par exemple, qui amalgamaient « plusieurs identités culturelles » « dans un contenu ultimement exotique », ont connu leurs quartiers un peu partout au Québec, de Mont-Laurier à Sept-Îles. Dans la bande dessinée Les ananas de la colère, l’autrice Cathon s’est sans doute inspirée du légendaire Coconut bar de Trois-Rivières. Typiquement, le style pop-polynésien déploie les cascades de coquillages, les murs tendus de joncs de mer, de bambou et de paille, ainsi que le fauteuil « Pomare », qui emprunte son nom à un roi tahitien, mais aussi appelé fauteuil Emmanuelle, « en référence au célèbre film érotique de 1974 ».

Avec kitsch résonnent les mots « faux » et « toc », « excès », « disproportion » et « immersion ». Le mot proviendrait d’ailleurs vraisemblablement de l’allemand kitschen, qui voudrait dire « faire du neuf avec du vieux, refiler autre chose à la place de ce qui avait été demandé ». Mais les décors kitsch proposent aussi une expérience sensorielle, rappelle Caroline Dubuc. « Le kitsch ne laisse personne indifférent », dit-elle, et la surcharge occupe le front tant des couleurs que de la musique et des odeurs.

Les deux autrices se sont rencontrées dans leur effort de sauvegarder le mythique restaurant Ben’s, au centre-ville de Montréal, aujourd’hui disparu. « Cela m’a amenée à considérer d’une nouvelle manière la richesse et la complexité des espaces intérieurs commerciaux, qui sont appelés à vivre des changements de décors et d’administration », dit Roxanne Arsenault.

À l’époque, le restaurant Ben’s disputait à Schwartz le titre de producteur des meilleurs smoked-meat de Montréal. « On n’a pas réussi la bataille de la sauvegarde du restaurant Ben’s, mais on a ouvert une sensibilisation à ce patrimoine matériel et immatériel, qui symbolise une grande partie de l’histoire de Montréal et de son immigration », dit-elle.

Patrimoine non protégé

Ce patrimoine est d’ailleurs « très rarement protégé », poursuit Caroline Dubuc. Et le seul restaurant cité dans le livre qui soit classé au patrimoine est le Château de canettes de Saint-Jean-de-Dieu, « composé de 27 927 canettes d’aluminium ramassées en partie par les organisateurs du bingo local ».

« Il y a beaucoup de reconnaissance populaire autour de ces lieux, mais pas beaucoup de reconnaissance officielle », poursuit Caroline Dubuc.

Même la grosse orange Julep Gibeau, du boulevard Décarie, qui porte le nom de la recette de jus d’orange commercialisée par Hermas Gibeau en 1932, pourrait disparaître sans autre forme de protection, bien qu’on la dise aussi importante et reconnaissable pour Montréal que « le Stade olympique et la Place Ville Marie ».

Après plus d’un an de crise de COVID-19, il reste à voir si ces lieux emblématiques sauront reconquérir des Québécois en mal d’ailleurs.

 

Kitsch Qc

Roxanne Arsenault, Caroline Dubuc, Éditions Fides, Montréal, 2021, 300 pages