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Philosophie - Du bon usage de la férocité

J'aime quand les philosophes délaissent leurs projets plus théoriques pour se frotter à l'actualité en acceptant l'épreuve de la chronique. Alain Finkielkraut, par exemple, est un maître du genre et L'Imparfait du présent, réédité ces jours-ci en format poche, en témoigne. Son collègue Michel Onfray, qui collabore au mensuel Corsica, est-il, lui aussi, à la hauteur? On peut en juger en lisant La Philosophie féroce, qui regroupe vingt-cinq «exercices anarchistes» ponctuels.

Onfray, c'est l'homme de l'«antichristianisme agressif», voire «primaire», selon ses propres termes. Sorte de nietzschéen de gauche attaché au projet des Lumières (méchant mélange!), il se présente comme un penseur insaisissable qui souhaite, selon les mots de son maître cette fois-ci, «être la mauvaise conscience de [son] époque».

Y parvient-il? Est-il à la hauteur de la férocité rimbaldienne dont il se réclame? Réquisitoire contre l'hypocrisie américaine, contre le libéralisme abrutissant, contre la gauche institutionnelle occidentale ramollie, contre les nationalismes réactionnaires mais aussi contre leur contrepartie postmoderne qui professe un métissage obligatoire et inculte, Onfray, dans cet ouvrage, ne ménage pas ses ennemis. Le philosophe-combattant, il faut le reconnaître, a du style, et son refus des bons sentiments, une attitude cynique au sens noble et philosophique du terme, réjouit.

Antichristianisme primaire

Toutefois, son antichristianisme, vraiment primaire, déçoit. Le problème, évidemment, n'est pas son athéisme affiché, mais plutôt le fait que le christianisme (et les monothéismes en général) qu'il attaque est un épouvantail inventé pour les besoins de la cause. Cette religion qui affirme que «la vie sur terre est une fiction», que «seul compte un arrière-monde peuplé de créatures à faire pâlir les contes d'enfants», que «le corps est une punition» et «la femme, une catastrophe», que la pauvreté a ses raisons, etc., n'est pas la mienne, ni celle d'une foule de chrétiens d'aujourd'hui qui n'ont pas de leçons d'engagement progressiste à recevoir d'un anarchiste qui tire dans tous les sens. Si le christianisme se résumait à ce qu'en écrit Onfray, je serais contre, mais ce n'est pas le cas et la hargne gratuite du philosophe, en ce sens, le discrédite.

La férocité dans le débat d'idées, pour être valable, doit être maîtrisée et tournée contre la vraie bêtise, religieuse ou autre, et non se complaire dans une jubilation critique débridée. Un exemple? Allez lire, dans cet ouvrage, la féroce critique que Michel Onfray réserve à la rengaine du «pouvoir aux régions». Ce qu'il écrit de la France risque de s'appliquer parfaitement au Québec décentralisé que certains, à droite comme à gauche, appellent de tous leurs voeux: «Que signifient-elles, aujourd'hui, les régions? Le pouvoir politique de potentats installés, plus proches des administrés, donc plus facilement exercé sur le mode mafieux du clientélisme; la mainmise sur les postes essentiels au profit de complices qui se partagent le gâteau [...] les régions offrent l'occasion d'un coup d'État permanent... » Autre exemple, au sujet, cette fois-ci, de l'égalité entre hommes et femmes et de l'idéologie de la discrimination positive: «Si elles sont absolument nos égales, ce que je crois, elles font aussi mal ce que les hommes font mal [...]. L'égalité suppose la fin de la discrimination tout aussi bien négative, l'ancienne, que positive, la nouvelle, la moderne, la branchée.»

Quand la religion n'est pas en cause, mais elle l'est souvent, Michel Onfray sait être allègrement féroce.