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Littérature québécoise - De Québec à Mexico

Le 5 septembre 1864, Narcisse-Henri-Édouard Faucher met le pied dans le port de Veracruz, au Mexique. À vingt ans, après des études dissipées et quelques années comme clerc dans un cabinet d'avocats de Québec, le jeune homme se joint à l'armée du corps expéditionnaire français au service de l'archiduc Maximilien d'Autriche. Installé sur le trône du Mexique par Napoléon III (qui l'a très vite abandonné devant la farouche volonté des guérilleros mexicains et l'attitude chatouilleuse des États-Unis au sortir de la guerre de Sécession), cet empereur de pacotille sera fusillé en 1867 par les hommes de Benito Juarez.

Une question s'impose tout de suite: qu'est-ce qu'un jeune «Canadien» pouvait bien faire dans cette chimère? L'influence de Byron, le désir lointain d'en découdre avec les Indiens («Je m'aperçus que nos ancêtres ne manquaient pas d'une certaine gloire militaire. Toute la nuit, je ne rêvai qu'Iroquois, Hurons, amiral Phipps... »), le rêve impossible et romantique de servir sous le drapeau français? Sans doute un peu de tout cela.

Saint-Lambert, puis Burlington et Albany en train, d'abord, jusqu'à New York ensuite en vapeur sur l'Hudson, enfin Veracruz (via La Havane) puis Mexico. «Les rues de la capitale sont pavées d'invalides mutilés par les éclats des cent une révolutions qui sont venues, depuis un demi-siècle, s'abattre sur leur malheureuse patrie comme un ouragan de mitraille, et tous se voient réduits à mendier un morceau de pain, que tantôt leur donne un parti et que tantôt l'autre leur refuse.»

Entre le récit anecdotique, le reportage et l'aveuglement idéologique (rendre ce pays à la civilisation, défendre la France), Faucher de Saint-Maurice nous fait revivre son aventure insensée. Spirituel, vif, avec une plume assez dégourdie, l'auteur nous cite allègrement Musset, Nerval, Rabelais ou Sterne — il emprunte certainement un peu de son art de la digression à l'auteur du Voyage sentimental. D'abord paru pour la première fois en 1866 et 1867 dans la Revue canadienne, De Québec à Mexico sera repris en deux volumes en 1874 et connaîtra un succès considérable. Décédé en 1897, depuis longtemps décoré de la Légion d'honneur pour services rendus à la France, Faucher aurait été inhumé enveloppé du drapeau tricolore. Laurent-Olivier David nous laisse ce portrait lapidaire d'un écrivain dont l'oeuvre complète compte plus de cinq mille pages: «Cet homme d'esprit avait une manie, la manie des grandeurs, la passion des honneurs, des décorations et un désir insatiable de se singulariser, qui lui a fait perdre une partie de sa vie à mystifier ses contemporains.»

Avec cette nouvelle collection («La Saberdache», en hommage à Jacques Viger, à ses travaux d'érudits et à ses sacoches militaires) dont l'objectif est de donner à lire des textes importants écrits de la Conquête jusqu'à 1900, les Éditions de Trois-Pistoles poursuivent leur travail d'excavation. Un léger bémol cependant à propos de la mise en page qui étouffe le texte avec un double encadré et quelques fioritures. À quoi il faut ajouter une introduction et un dossier singulièrement maigres. Des choix qui enlèvent malheureusement un peu de rigueur à une entreprise éditoriale louable et nécessaire.