Essais québécois - Nés au Québec

Les historiens et les commentateurs, le cas est trop exceptionnel pour qu'on ne le mentionne pas, sont unanimes à son sujet: Louis Jolliet (1645-1700) fut un véritable héros. Marcel Tessier, par exemple, le qualifie de «héros authentique que l'on devrait présenter aux jeunes Québécois à la recherche de modèles». Lionel Groulx en parle comme du «prince des explorateurs» et se désole du peu de cas que nous en faisons: «Toute cette gloire est à nous et nous le savons à peine. La statue du père Marquette est au Capitole de Washington. Celle de son compagnon est au Jolliet High School de l'Illinois; elle n'est nulle part sur nos places publiques. Et pourtant Louis Jolliet fut le premier Canadien qui connut la gloire.» Louis-Guy Lemieux, dans Nouvelle-France: la grande aventure, va dans le même sens: «Jolliet est l'un des rares explorateurs du XVIIe siècle né en Nouvelle-France. Il mériterait d'occuper la première place dans la mémoire collective de ses compatriotes.» Véronique Larin, enfin, dans son récent Louis Jolliet: le séminariste devenu explorateur, en faisait un portrait digne d'un héros.

Déjà, en 1933, le grand poète québécois Alain Grandbois avait vu juste. Dans sa toute première oeuvre intitulée Né à Québec, il faisait de Jolliet le prototype d'une nouvelle race de découvreurs et d'aventuriers que l'histoire, ensuite, allait transformer en peuple minoritaire et trop tranquille. Îuvre épique rédigée avec grâce et élégance, ce travail d'historien de grand style demeure, toutefois, méconnu, même s'il en existe une édition récente dans la collection «Bibliothèque du Nouveau Monde», et c'est la raison pour laquelle il faut se réjouir de sa réédition (sans présentation malheureusement) dans la collection de poche «Bibliothèque québécoise».

Je n'avais, à ce jour, jamais lu ce Né à Québec que j'imaginais être une sorte de biographie littéraire de Jolliet. Ce beau et fort ouvrage est beaucoup plus que ça. Il raconte, en fait, la naissance d'un peuple, le nôtre, dont les rêves de grandeur, et c'est là la beauté de la chose, ont été réalisés par de modestes et héroïques individus.

Des Français, écrit Grandbois, ont fantasmé sur la Nouvelle-France, terre de promesses; ils sont venus, ont appris à la dure le nouveau pays et, ce faisant, ont inventé une nation. Né à Québec, c'est d'abord tout cela: la difficile, voire impossible, oeuvre d'évangélisation des jésuites («Brébeuf, écrit par exemple Grandbois, était un puissant et doux hercule. Les Indiens l'admirèrent pour sa haute taille et pour sa barbe fluviale où se jouaient les teintes fauves de l'or. Cette admiration ne les empêcha point de le piller avec ardeur»), les affrontements incessants avec les valeureux mais cruels Iroquois, le courage de Dollard des Ormeaux, le génie de Talon, les Filles du Roy et, oui, l'apparition et la conscience d'une réalité nationale distincte de la France.

En 1668, Louis Jolliet, formé en philosophie par les jésuites, revient d'un voyage en France: «Ces villes de pierre l'avaient déçu, charmé. Ces hommes brillants, ces abbés parfumés l'avaient étonné. Il songeait alors aux prodigieuses profondeurs des forêts de son pays, à son père le charron, au jésuite botté de cuir. Et il se sentait d'une race et d'un sol différents. Né à Québec...»

Ses grandes expéditions, racontées par Grandbois avec un souffle délicat mais inspirant qui fait une grande place aux multiples tribus amérindiennes occupant alors le territoire, suivront. Celle des Grands Lacs, d'abord, mais surtout celle du Mississippi, avec le père Marquette surnommé «Robe-de-la-douceur» par les Indiens, qui aboutira en 1673. L'incertain Cavelier de La Salle, personnage fantasque et manipulateur qui finira assassiné, revendiquera cette découverte, mais l'affaire ne fait pas de doute: ce n'est que neuf ans plus tard qu'il rééditera l'exploit des Jolliet et Marquette. À lui, pourtant, à l'époque, les honneurs et les récompenses.

Devenu seigneur des îles Mingan et Anticosti, alors qu'il rêvait d'un établissement dans les pays du Sud qui lui sera refusé, Jolliet explorera encore la baie d'Hudson et le Labrador pour se consoler. «Il songeait encore, écrit Grandbois avec une finesse qui annonce le poète à venir, au pays des Illinois. Mais sans regrets, et avec cette sorte de douceur nostalgique que crée le souvenir d'une femme autrefois chérie, dont la vie nous a séparés, et que d'autres amours nous ont rendue étrangère.»

Au printemps de 1700, le patriote (il avait refusé d'être acheté, à gros prix, par les Anglais) et explorateur Louis Jolliet disparaissait en mer. C'était un Québécois.

La Nouvelle-France ordinaire

La Nouvelle-France épique a été, à juste titre, souvent racontée. L'autre, celle du quotidien, des petites joies et des petites misères, n'intéresse les historiens que depuis quelques décennies. L'une, pourtant, ne va pas sans l'autre. Derrière les héros, en effet, se trouvent les hommes et les femmes de l'ordinaire des jours sans lesquels les premiers s'activeraient en vain. Marie Morin fut de cette multitude des sans-grade qui forment, aussi, l'étoffe d'un peuple.

Une femme de ce nom fut, au XVIIe siècle, la supérieure des Dames religieuses hospitalières de Montréal, communauté fondée par Jeanne Mance. Ce n'est pas à celle-là que s'intéresse Marcel Myre dans L'Autre Marie Morin, un essai de généalogie lauréat du prix Septentrion 2004. Il s'agit plutôt, ici, d'une femme qui ne revendique aucun titre de gloire, sinon celui d'être l'ancêtre de cet ingénieur de formation recyclé, à la faveur de sa retraite, en historien amateur.

Née à Montréal en 1667 et morte, au même endroit, en 1748, Marie Morin n'a pas eu une vie de tout repos. D'abord mariée, en bas âge, à un bigame déserteur, elle fut injustement accusée, plus tard, de prostitution, avant de voir son deuxième mari mourir de la fièvre. Son troisième et dernier mariage lui aura permis, au moins, malgré la perte de plusieurs de ses enfants, de vivre dans une très relative sérénité.

Généalogiste consciencieux et sensible, Marcel Myre — et c'est ce qui rend son travail intéressant — cultive aussi le souci de restituer le quotidien de la Nouvelle-France naissante en s'inspirant, entre autres, des excellents ouvrages de l'historien André Lachance. Sa généalogie, en d'autres termes, est incarnée. De plus, détail amusant, les événements qu'il rapporte recoupent ceux évoqués dans Marie Brazeau, femme en Nouvelle-France et dans L'Allemande, deux oeuvres récentes du généalogiste Rémi Tougas. Preuve, s'il en est, que Ville-Marie, en 1700, n'était qu'un gros village.

Même sortie des limbes de notre histoire, Marie Morin n'a rien à voir avec la grandeur de Louis Jolliet. Elle aussi, cependant, est née au Québec.

louiscornellier@parroinfo.net

Né à Québec

Alain Grandbois

Bibliothèque québécoise

Montréal, 2004, 232 pages

L'autre Marie Morin

Une femme abandonnée en Nouvelle-France, 1667-1748

Marcel Myre

Septentrion

Sillery, 2004, 174 pages
1 commentaire
  • Jean-Marc Southière - Inscrit 9 août 2004 14 h 55

    Jeanne-Mance

    Cher monsieur,
    Suite à votre article Nés au Québec, Jérôme LeRoyer de la Dauversiè
    re a fondé la communauté de FILLES HOSPITALIÈRES DE ST-JOSEPH (aujourd'hui Les Religieuses Hospitalières de St-Joseph) et non Jeanne-Mance.
    Jeanne-Mance, qui est demeurée laïque toute sa vie a fondé l'Hôtel-Dieu à Ville-Marie.
    Le musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal relate cette histoire, fait un retour sur la médecine de l'antiquité et présente une exposition temporaire sur les reliquaires à paperoles.CA VAUT LE DETOUR!
    une lectrice fidèle,
    Mariette Southière, guide bénévole au musée.