La longue attente de Camille Claudel

Il faut l'imaginer assise et vieille, vêtue d'une robe grise, guettant le sentier par où quelqu'un peut venir. Elle est là qui attend, depuis trente ans. Depuis qu'elle a entendu le bruit des chevaux sur les pavés mouillés devant son atelier. Quand ils se sont arrêtés, elle a su qu'ils étaient là pour elle, qu'ils la conduiraient là où elle deviendrait attente. Camille Claudel, seule pendant trente ans, parmi les folles.

La narratrice de La Robe bleue, le très beau roman de Michèle Desbordes, imagine ce dont Camille Claudel se souvient pendant qu'elle fixe le chemin d'où surgira peut-être son frère Paul, son seul visiteur pendant toutes ces années d'enfermement. Dans cet espace vide où il apparaît rarement lui reviennent peut-être leurs rêves de voyages et sa passion si forte pour ce qu'elle voulait créer, elle, Camille Claudel. Elle se rappelle peut-être les premiers cours à l'atelier avec Rodin, et d'avoir couru sur la plage pour se jeter dans ses bras. Elle revisite cette Folie Neubourg, maison où ils se sont aimés, où elle a sculpté des corps à même cet amour-là. Un amour que personne, pas même son frère, n'a compris. Amour qu'elle a perdu dans cet autre atelier qu'elle a habité seule, ignorée de tous, sauf des voisins qui laissaient de la nourriture dans ses boîtes à fleurs vides. «Elle se souvenait qu'elle prenait des trains. Qu'il lui fallait s'en aller, se tourner vers ailleurs où elle n'aurait plus pensée de rien, oubliant la colère et le grief et même le chagrin, elle prenait des trains et tâchait d'oublier, tandis que par la vitre elle regardait filer le paysage et les maisons, jusqu'à ressentir cette sorte de vertige, d'oubli tranquille et doux, comme si n'ayant plus où s'arrêter et s'ancrer le temps soudain n'existait plus, ni la souffrance.»

Loin de prétendre savoir ce que Camille Claudel a pu ressentir et penser pendant cette longue attente, la narratrice suggère des émotions, des descriptions et des mouvements qui pourraient correspondre à la vie intérieure d'une artiste et d'une femme intense. Elle la rappelle chargée de désirs, se repliant peu à peu sur elle-même pour s'isoler dans la création. Elle éclaire pudiquement la souffrance blanche de l'abandon et celle de l'attente. Sa voix attentive et discrète crée avec une grande justesse une présence vraie et bouleversante.