Philosophie - Une autre modernité

Observateur des moeurs et des modes, Gilles Lipovetsky est-il sociologue ou philosophe? Cette frontière demeure indécise pour tant de théoriciens qui prennent le risque de proposer des hypothèses sur les transformations du monde contemporain que personne ne voudra contraindre celui d'entre eux qui a peut-être le plus contribué à définir le présent à choisir sa catégorie.

Sociologue, il l'est et le demeure par une sorte de regard obstiné sur des processus complexes comme l'individualisation et le pluralisme croissant de nos sociétés. Mais il est aussi philosophe, s'aventurant à définir la modernité et, dans ce dernier essai, à proposer une conception du temps. Tous ceux qui se sont intéressés au concept du postmoderne, qu'il s'agisse de l'exploiter dans le domaine de l'art ou de le critiquer pour ses lacunes dans la pensée éthique et politique, connaissent les études de Gilles Lipovetsky sur l'ère du vide, sur l'éphémère et le règne de la mode (dernier titre: Le Luxe éternel. De l'âge du sacré au temps des marques, Gallimard, 2003). Proche en cela des réflexions de Walter Benjamin, dont le livre des Passages et en particulier ses sections sur la mode et la modernité paraissent inépuisables, il ne cesse de retravailler des descriptions dont il attend une ouverture sur le sens de macrophénomènes (mondialisation, Internet, tourisme, urbanisation, etc.) que rien ne permet de rapporter encore à quelque postmodernité.

De «post» à «hyper»

Pour Lipovetsky philosophe, le temps est entré dans un processus qu'il qualifie d'«engrenage de l'extrême». Au terme d'analyses de comportements dont la théorisation relève d'une sociologie populaire (consommation boulimique, frénésie technobiologique, par exemple), il suggère que les activités les plus ordinaires de la vie humaine ont amorcé un cycle d'excès généralisé. Là où la modernité recherchait une forme de radicalité politique ou idéologique, et là où la postmodernité en bouleversait les prémisses par le refus des normes et l'adoption d'un relativisme tous azimuts, l'hypermodernité vient condenser une somme de processus qui s'identifient à l'accélération du temps lui-même. Pas seulement la vitesse, qui devient pléthorique, mais la considération du temps pour lui-même, hors de toute finalité, de toute norme, de tout idéal comme ceux qui caractérisaient le projet de la rationalité moderne. Cette évolution porte avec elle une conséquence paradoxale: le sacre du présent fait tout oublier des mystiques du progrès et le système de la mode continue de miner ce qui resterait du projet politique moderne. Alors que la fluidité acquise par la vitesse devrait produire une forme de sérénité, elle conduit au contraire à une anxiété et une vulnérabilité que rien ne peut endiguer. Dit autrement, le temps accéléré signifie pour la plupart un temps plus lourd, plus dramatique: tout est objet de choix, c'est le règne de l'urgence.

On appréciera à ce chapitre les réflexions sur les effets induits par ce nouvel ordre du temps sur les rapports humains. Plus que sur les questions économiques, c'est d'abord sur les enjeux éthiques de l'époque que le regard de Lipovetsky se fait le plus lucide: la consommation règle encore, certes, la majorité de ses analyses, mais le nihilisme ne cesse d'en être l'enjeu. Un fort contingent de convictions éthiques et politiques, formant le noyau de la modernité libérale, empêche cependant de faire du présent un portrait qui deviendrait rapidement caricatural s'il devait conduire à un nihilisme généralisé. Là se dressent les limites de toutes ces catégories de post et d'hyper: elles parviennent sans doute à cibler des phénomènes erratiques, même quand ils semblent se généraliser, mais elles ne peuvent les transformer en éthique de l'époque, car celle-ci demeure encore moderne par ses convictions libérales.

Ce bref essai est lui-même écrit de manière frénétique, aucun propos n'est développé, tout est annoncé et enfilé à toute vitesse. On en sort essoufflé. Pour compenser, on peut compter sur une très solide introduction de Sébastien Charles, de l'Université de Sherbrooke, qui prend le soin de situer cet essai dans l'oeuvre de Gilles Lipovetsky. Il faut l'en remercier, sa présentation est claire et va à l'essentiel. On peut aussi lire un entretien de Sébastien Charles avec l'auteur, où on pourra le suivre dans sa formation (influences de Castoriadis, de Lyotard) et dans l'évolution de son travail. Sociologue et philosophe, Lipovetsky affirme que la force millénaire de la philosophie est épuisée, qu'elle n'agit plus en symbiose avec l'époque et qu'elle est elle-même prisonnière du règne de l'éphémère. Cette conclusion étonnante, que tout contredit, veut sans doute relativiser la prétention de son propre travail, mais elle est injuste au regard de l'exercice de lucidité de cet essai.