Michel Garneau - La colère d'un homme joyeux

Au coeur de l'été paraît Discrète parade d'éléphants chez Lanctôt éditeur, le 37e livre du poète Michel Garneau. Un recueil où il remue les souvenirs doux de l'enfance et raconte des histoires d'amour et de désir dans des poèmes empreints d'une émotion brute, écrits dans un langage joyeux et une folie très douce et très tendre. Encore abasourdi par la disparition de son émission Les Décrocheurs d'étoiles à la Chaîne culturelle de Radio-Canada, il s'est confié à notre collaboratrice Suzanne Giguère. Colères et chagrins.

«C'est un massacre! Que la direction de Radio-Canada prenne ce genre de décision sans consulter les artisans de la radio ni les auditeurs demeure extrêmement troublant. Pas un mot, pas une lettre, même pas un merci.» Le 18 juin dernier, le rideau tombait sur Les Décrocheurs d'étoiles, une aventure radiophonique unique consacrée à la poésie d'ici et d'ailleurs. Dans cette foulée, l'annonce de la transformation de la Chaîne culturelle de Radio-Canada en chaîne musicale a consterné le milieu culturel et un grand nombre d'auditeurs. On a pu lire de vives réactions de mécontentement dans les journaux.

Le poète-animateur Michel Garneau, à la barre de l'émission depuis neuf ans, raconte que, «fâché noir», il a protesté de toutes ses forces. «Il est évident qu'on ne touchait pas un million de personnes. Aucune radio culturelle ne rejoint un aussi large auditoire. C'est insensé. Après tout, je n'étais pas en compétition avec La Fureur!» Il a ressenti une tristesse «vidante», une colère impuissante, une immense rage. Une blessure à l'âme.

«J'ai eu quelques jours flous où je n'arrivais pas à me défâcher, où j'étais tout mêlé, désorienté. J'ai bu deux, trois bouteilles de Jack Daniel's, mon remède préféré, puis je me suis remis au travail d'écriture. Mais je me sens orphelin. Pendant neuf ans j'ai essayé de me mettre bien humblement au service de la poésie nationale et mondiale et de lui donner sa place dans ce média merveilleux qu'est la radio, le média de l'intimité. J'ai lu Les Élégies de Duino de Rilke au complet. Denise Boucher rapportait de ses voyages des douzaines d'enregistrements de poètes. Dans le paysage radiophonique actuel, où pouviez-vous entendre ailleurs qu'aux Décrocheurs d'étoiles une poète macédonienne lire de la poésie dans sa langue et nous ouvrir à sa pensée poétique et à sa culture? Envolés à jamais, ces moments d'épiphanie!»

Le plus frustrant pour le créateur, c'est d'avoir accumulé des notes et du matériel pour dix ans. Après la lecture de La Divine Comédie de Dante, il projetait de nous faire entendre L'Épopée arménienne de David de Sassoun, le poème épique finnois Le Kalevala et le scénario de La Fin du monde de Blaise Cendrars écrit pour un film d'Abel Gance qui ne fut jamais réalisé.

Défaite de la pensée

Michel Garneau vit la disparition de son émission comme une défaite de la pensée. «Comme des milliers d'auditeurs, j'ai été élevé en partie par la radio de Radio-Canada. D'un seul coup, cette source d'information culturelle n'existe plus. Le plus grave, c'est qu'il n'y a pas d'autre espace. C'est un deuil épouvantable. Dans une lettre publiée dans votre journal, Jacques Godbout écrivait qu'il aura beau raconter à ses petits-enfants que la Chaîne culturelle de Radio-Canada a été vitale pour les écrivains, ceux-ci ne le croiront pas. On assiste de plus en plus dans notre société à un processus de "bêtification", d'abêtissement général quasiment systématique. Après la télévision, on s'attaque à la radio. C'est une tragédie.»

Pour lui, l'avenir de la radio culturelle passe par une prise en charge par les Québécois de leur destin. «En nous enlevant notre radio culturelle publique, le message qu'on nous envoie est clair: la Société Radio-Canada est un organisme fédéral. Cette institution ne nous appartient pas. On est toujours en porte-à-faux avec elle. Seule l'indépendance du Québec nous permettra de reprendre notre culture en main, de protéger les créateurs québécois et de les aider. Les politiciens ne feront pas l'indépendance. C'est aux créateurs de donner le goût de l'indépendance, de créer un mouvement qui met le monde en état d'enthousiasme.»

L'immense poète et dramaturge a érigé au cours des quarante dernières années une véritable cathédrale de papier et de mots avec près de quarante livres. Il rêve d'écrire une oeuvre de maturité, «ce que je pourrais faire de mieux pour le Québec». Il s'avoue malgré tout chanceux dans son malheur. «On peut tout enlever à l'écrivain que je suis. Pourvu qu'on me laisse un crayon et du papier, je vais survivre.» De nouveau son regard s'obscurcit. «Au Québec, l'oeuvre de maturité n'est pas encouragée, ni soutenue. Une espèce d'âgisme s'est développé dans la culture québécoise. On se fout des créateurs qui ont bâti une oeuvre depuis trente ou quarante ans. Je viens d'avoir soixante-cinq ans et on décrète que je suis fini! Partout dans le monde où la culture est prise au sérieux par les politiques, des bourses de 100 000 $ ou 200 000 $ permettent à des créateurs d'approfondir leur oeuvre sans s'inquiéter matériellement.»

L'écrivain qui n'a jamais fait qu'une chose, soit défendre la poésie dans la jubilation de l'écriture, s'est déjà remis au travail. «Comme un chat de ruelle, je retombe toujours sur mes pattes, lance-t-il dans un grand éclat de rire. Et puis, c'est une manière de jouer un tour à la bêtise.» Il a en chantier un vaste projet d'écriture s'étalant sur dix ans: un hommage à toutes les formes de la poétique et de la rhétorique. «J'ai un grand modèle, les sonnets d'Alfred Desrochers. Ils font partie des plus beaux sonnets écrits au XXe siècle en langue française. Ils sont d'une modernité renversante.»

Le navigateur des mots

Michel Garneau poursuivra donc sa navigation au coeur du langage, lui qui n'a cessé d'enfreindre tout au long de ses poèmes narratifs et de ses pièces de théâtre toutes les règles, laissant les lecteurs émerveillés par ses débordements langagiers, ses appropriations merveilleuses et ses trouvailles fantastiques. «À seize ans, quand j'ai lu le grand poème de Blaise Cendrars La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, j'ai pleuré. Je n'avais jamais rien lu d'aussi beau. En refermant le livre, j'ai vu cette note qui apparaît dans tous ses volumes: "En préparation: 33 livres".»

Michel Garneau répondrait-il, à son insu, à la même ambition de démiurge qui anima l'écrivain bourlingueur: créer en secret l'écriture de l'éternel retour? Chose certaine, leur oeuvre respective célèbre avec une rare authenticité et une langue qui leur ressemble la liberté de l'écriture. Un continent à eux seuls. Deux poètes océaniques.

Le blues du poète s'est dissipé. Après une colère éblouissante, Michel Garneau est de nouveau plein de rires. «L'écriture pour moi, c'est de la gloutonnerie, de la gourmandise. Je n'ai jamais autant de plaisir que lorsque je m'assois pour écrire. Écrire est un bonheur.»
1 commentaire
  • Francine Martin - Inscrit 15 juillet 2010 13 h 22

    On connait la musique!

    Si le blues du poète Michel Garneau s’est dissipé, il nous prend d’assaut par les tripes, suite au congédiement injustifié de l’animateur Dan Behrman. Nous demandons sur toutes les tribunes que celui qui animait avec passion des émissions de blues et musiques du monde soit de retour sur les ondes. Jusqu’ici, la direction d’Espace Musique est restée sourde à nos doléances, mais nous demandons qu’elle revienne sur sa décision pour faire face à la musique! Si la situation n'est pas corrigée, nous serons justifiés de penser qu'on efface graduellement tous nos repères pour porter un bon coup à notre identité.

    Francine Martin