Poésie - Où vont les rêves assassinés?

Vibrant hommage au poète chilien Pablo Neruda, Requiem pour rêves assassinés est le dixième ouvrage de Julie Stanton, qui a surtout publié de la poésie à l'Hexagone et aux Heures bleues en plus de quelques récits. Cette fois, les photographies de Régis Mathieu qui accompagnent les textes représentent bien le projet poétique. On y voit des anfractuosités rocheuses où le travail du temps fait apparaître une vie surimposée, concrétions cuivrées où le mouvement vient hanter l'inerte. En parallèle à ces illustrations, le personnage d'une poète centenaire voit s'élever en lui des chants anciens, voix meurtries que transfigure le présent.

Cent ans, c'est l'âge qu'aurait aujourd'hui Neruda, lequel revit au féminin dans cette voix à qui le troisième millénaire ne promet encore que «les nappes de sang et mille meurtres» (Rimbaud). À même l'assassinat de la poésie, une clameur s'élève encore, alors que le verset fait retentir un chant universel, océanique: «Ne rien oublier de l'être aimé, ni des désespoirs bus à petites gorgées. Et la fascination de la mer accrochée aux falaises de l'oeil. / C'était hier, à l'instant, ce passé composé décomposé au présent en état d'urgence et de manque. Sans égard aux saisons.» La saccade des vers sonne ensuite comme un glas, et l'heure de partir fait se redoubler les échos: «Es la hora de partir, oh abandonado! / tellement toi / le poète chilien / m'emplis / la bouche de mots / qui m'écorchent / à la limite de la luxure.»

Des bidonvilles de Calcutta ou des campements tziganes de Prizren, la liberté bafouée rassemble les bouches pour un ultime air funèbre, choeur auquel se joindront plus loin Gaston Miron, Pauline Julien et d'autres porte-parole dont la racine commune est une humanité tenace, couvant sous l'absurdité des événements. Ce rassemblement anachronique s'étire jusqu'à l'anarchiste Louise Michel et à la scientifique Marie Curie, autres miroirs d'une révolte angoissée.

Il y a parfois quelque chose d'un peu moralisateur dans ce Requiem, risque intrinsèque à ce type de poésie fervente et humaniste. À trop rechercher l'universalité, il arrive que le poète perde en personnalité et aligne des constats plus prosaïques, la visée d'une communauté dérivant facilement vers le lieu commun: «Neruda Neruda, chantre de la poésie, à tous avec fougue tu lisais tes vers; mineurs ou ministres. Sous la pluie battante ou sous les projecteurs, Neruda immensément.» Mais ces questions de contenu et de ton se dissipent presque grâce à une exécution d'ensemble qui brille autant par son unité que par sa précision. D'une belle construction, entre la fresque musicale et le récit, ce chant des morts est aussi un appel à combattre la noirceur qui nous entoure, celle qui tua les Lorca et les Neruda, celle qui décime les populations.