La littérature est un sport de combat pour Édouard Louis

Le jeune auteur français Édouard Louis raconte avoir toujours écrit grâce à des accidents.
Joël Saget Agence France-Presse Le jeune auteur français Édouard Louis raconte avoir toujours écrit grâce à des accidents.

Depuis son premier livre paru en 2014, En finir avec Eddy Bellegueule, récit d’une enfance fracassée qui l’a propulsé d’un seul coup bien loin du petit village du nord de la France dans lequel il a grandi, Édouard Louis figure parmi les écrivains les plus importants de son époque. « Ces dernières années m’est venue une sorte d’envie et d’ambition de construire de livre en livre une forme de cartographie du monde social qui partirait d’une expérience autobiographique », confie l’écrivain de 28 ans, joint par téléphone tandis qu’il marche dans les rues de Paris.

Trois ans après Qui a tué mon père, un récit coup-de-poing et accusateur envers le patronat et le monde politique autour de la figure de son père, victime à 35 ans d’un accident à l’usine où il travaillait, l’écrivain français nous revient donc avec Combats et métamorphoses d’une femme (Seuil). Un livre qui raconte, après avoir parlé de l’enfance gaie, de la violence sexuelle, de la masculinité et de la violence politique, de la vie de sa mère et de son émancipation.

Un projet littéraire hybride, entre le militantisme et le récit de soi, qui n’arrête pas de se formuler. « C’est un livre qui vient ajouter une pierre à cette espèce d’ambition balzacienne, bien que non fictionnelle, qui m’anime », explique-t-il.

Un homme en colère

Édouard Louis raconte avoir toujours écrit grâce à des accidents. Et c’est en tombant par hasard sur une vieille photo de sa mère, jeune et souriante, que l’urgence d’écrire à son sujet s’est imposée, le forçant à délaisser le manuscrit auquel il travaillait. « Quelque chose dans la réalité m’a fait dire : “je dois parler de ça”. Je n’aime pas raconter ma petite vie d’écrivain, mais c’est pour moi presque une éthique des auteurs, qui devrait être une forme de disponibilité à être convoqué par le présent et par la réalité. Ne pas simplement écrire pour la littérature, mais écrire pour le monde. »

Il lui semble fondamental de garder la possibilité de se faire interpeller. Ne surtout pas devenir un écrivain bourgeois, quelqu’un qui écrit ses livres comme si le monde autour de lui n’existait pas.

Je trouve que le succès, ce n’est pas très important, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est l’impact. J’ai envie de faire des livres qui ont un impact, qui font réfléchir, qui posent des problèmes.

 

À l’évidence, pour l’auteur d’Histoire de la violence (Seuil, 2016), la littérature est un « sport de combat », pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu au sujet de la sociologie. Édouard Louis est-il un homme en colère ?

« Oh oui, je suis très en colère », reconnaît, sérieux mais en riant, l’écrivain traduit dans le monde entier. Mais il s’agit d’une colère calme et articulée, ouverte au dialogue. « Je me définis par rapport à la confrontation », dit-il, dans un rapport de colère permanente face au monde et à ses injustices, avouant même se définir en confrontation par rapport à une partie de la littérature contemporaine, « qui refuse de saisir le monde et de l’expliciter ».

« Pour moi, il y a fondamentalement deux types de littérature, ajoute Édouard Louis. Celle qui fait parler et celle qui fait taire. Celle qui donne envie aux gens de se raconter et leur fait comprendre quelque chose, et celle qui les intimide. »

D’ailleurs, l’autobiographie lui semble être un art beaucoup moins narcissique que la fiction. « En fait, quand vous racontez votre vie, c’est une vie que vous n’avez pas choisie, vous racontez la manière dont le monde vous a constitué. Alors que lorsque vous imaginez un personnage de roman, c’est vous qui choisissez son pantalon, ce qu’il aime manger, la maison où il habite, etc. Et l’idée que ça puisse intéresser la terre entière est quand même une idée assez narcissique », laisse-t-il tomber.

Une mise en danger

À la façon d’un Jean Genet, par exemple, prenant à l’époque fait et cause pour les Black Panthers et pour le mouvement palestinien, il est parfaitement « envisageable », croit Édouard Louis, qu’on a vu se porter à la défense des gilets jaunes, de le voir un jour porter sa colère, dans un livre, à l’extérieur des frontières de l’Hexagone.

Des traductions dans une vingtaine de langues, des adaptations au théâtre, des conférences à travers le monde, des études sur son œuvre. Édouard Louis semble être devenu un véritable phénomène. James Ivory, scénariste oscarisé pour le film Call Me by Your Name, a récemment écrit l’adaptation d’En finir avec Eddy Bellegueuleet de Qui a tué mon père, en vue d’une série qui devrait être diffusée sur Netflix. Mais derrière l’apparence du succès, l’homme semble garder la tête froide.

« Je trouve que le succès, ce n’est pas très important, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse, estime Édouard Louis. Ce qui m’intéresse, c’est l’impact. J’ai envie de faire des livres qui ont un impact, qui font réfléchir, qui posent des problèmes. Et dans ma pratique de l’écriture, j’essaie de faire en sorte de toujours rester dans cette attitude de questionnement. »

Un refus de se « laisser piéger » dont découle notamment son travail de traduction, comme celui réalisé pour Antigonick, de la poétesse canadienne Anne Carson.

Comme Qui a tué mon père, né d’une commande de Stanislas Nordey, Combats et métamorphoses d’une femme est un livre que l’écrivain a pensé aussi pour le comédien et metteur en scène, qui le mettra en scène l’année prochaine en France. En septembre 2020 à Paris, Édouard Louis est lui-même monté sur les planches pour interpréter son texte dans une mise en scène de l’Allemand Thomas Ostermeier. Voilà ce qui s’appelle se mettre en danger.

« Le théâtre, c’est un espace dans lequel j’ai retrouvé des désirs de confrontation au monde qui étaient plus grands que ce que je retrouvais dans le monde de la littérature, explique-t-il. Quand j’ai commencé à publier des livres, à part quelques figures, je me sentais un peu isolé dans ce désir de me confronter à ces réalités » Il a ainsi pu trouver au théâtre des gens qui, tout comme lui, avaient envie de créer pour questionner le monde et pour le déranger.

David Bowie l’aurait fait

« Je me suis déplacé de plus en plus vers ce monde-là, poursuit Édouard Louis, parce que j’y ai retrouvé ce qui, au fond, était un peu l’essence même du théâtre. Les grandes tragédies, qu’on lit aujourd’hui comme des pièces un peu canoniques, étaient à l’origine des pièces d’actualité qui déchaînaient les passions et qui, en fait, s’adressaient directement au monde en train de se faire. »

Et sans doute que ce passage à la scène a affecté son langage et sa manière d’écrire, reconnaît-il. « Maisj’aime bien me laisser contaminer, ça me permet de ne pas rester en place. »

Ne pas rester en place, aller voir ailleurs, multiplier les collaborations. On le voit, l’écrivain recherche l’inconfort. « Quand on répétait la pièce, j’avais presque parfois des attaques de panique. Je me demandais : est-ce que je peux faire ça, être là sur cette scène à pousser ces cris ? Ai-je le droit de me jeter par terre, de me déguiser ? Alors que l’image de l’écrivain, particulièrement en France, est encore tellement lourde. On voit presque encore l’auteur en train de fumer sa pipe devant la cheminée avec un vieux pull troué », dit-il en riant.

Pas de trous dans son pull ni lavallières ou lauriers au front, mais un véritable désir de mise en danger chez Édouard Louis. « Je me souviens qu’un jour, je me suis tourné vers le metteur en scène et j’ai dit : “je ne peux pas, je ne peux pas faire ça”. Et Thomas [Ostermeier] m’a dit : “David Bowie l’aurait fait”, raconte-t-il en éclatant de rire. Je me suis dit qu’il fallait essayer d’effacer les frontières, de faire ce qui n’est pas faisable. Essayer le plus possible de partager ces combats et ces questions. » 

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