Les visages du couloir de la sécheresse

Du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador, le photographe Valérian Mazataud et le journaliste Guy Taillefer ont rencontré ceux qui survivent aux changements climatiques, captant leur quotidien, leurs espoirs, leurs luttes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador, le photographe Valérian Mazataud et le journaliste Guy Taillefer ont rencontré ceux qui survivent aux changements climatiques, captant leur quotidien, leurs espoirs, leurs luttes.

Il y a Margarito Alvarez, qui a mis ses plus beaux souliers pour se confier sur sa première récolte, presque entièrement perdue en raison de la sécheresse. Il y a le discret Doroteo Guzman, qui plante stoïquement ses graines de haricots. Il y a la déterminée Adolfina Contreras, professeure à la retraite, qui lance : « Nous sommes nés ici, nous mourrons ici. » Il y a aussi José Luis Marín et sa femme Rosalia, qui n’ont pas pu irriguer suffisamment leur parcelle de terre.

Sur une photo, on voit les mains, seulement les mains de M. Marín, qui tendent un épi de maïs rongé par la noctuelle et les termites.

Tous tentent de survivre aux changements climatiques, même si beaucoup veulent partir pour les États-Unis. Pour faire des sous, pour nourrir leur famille, pour trouver, peut-être, une vie meilleure.

Du Guatemala au Honduras en passant par le Salvador, le journaliste Guy Taillefer et le photographe Valérian Mazataud les ont rencontrés, captant leur quotidien, leurs espoirs, leurs luttes. Les relatant en textes et en images, d’abord dans Le Devoir, et désormais dans l’essai Fuir le couloir de la sécheresse, paru chez Somme toute. « Certains d’entre eux crevaient littéralement de faim, menottés par l’impuissance, délaissés par des gouvernements se foutant complètement de leur sort », remarque le reporter vétéran.

Mais n’employons pas ce mot si à la mode, « résilience », pour décrire leur combat, prie-t-il. « Se pâmer devant la “résilience” de tous ces gens revient à insulter leur dignité. À effacer les causes du problème. À éviter qu’il y ait des transformations systémiques utiles qui soient faites. »

Comme ces « thoughts and prayers » dont sont si friands les politiciens, qui s’empressent de tweeter la formule sitôt un drame arrivé. « Des pensées et des prières. » Mais encore ? Concrètement ? Ils sont où, les gestes; elles sont où, les actions ?

Dans les lieux visités par le duo du Devoir, ces actions visent à déjouer les soucis économiques, politiques, sociaux, écologiques. Et elles sont citoyennes, inventives. Parfois de dernier recours. « Il fut un temps où les mouvements de la nature étaient ordonnés ; on s’y fiait presque d’instinct. Ce temps est révolu », écrit Guy Taillefer. Le réchauffement planétaire, comme la pandémie, a aggravé la situation.

« J’ai descendu l’Amérique centrale en hippie, il y a 40 ans, en vieille voiture, se remémore-t-il. Comme journaliste, comme vieux journaliste, c’est déprimant de voir que les choses s’améliorent si peu. Du côté de l’environnement, la détérioration s’est accélérée. S’ajoutent à ça les changements climatiques, qui aggravent le phénomène récurrent d’El Niño et creusent la pauvreté de façon absolument épouvantable — et assez secrète aussi. »

Ceux qui plantaient des arbres

C’est pour sortir ces faits du secret que Valérian Mazataud, qui est allé maintes fois au Honduras et au Guatemala, a proposé de les documenter. Certes, en 2017 et en 2018, les caravanes de migrants venus de l’Amérique centrale ont fait les manchettes. Mais c’était perçu comme un événement soudain. Et aussi soudainement oublié.

« C’est le “jeu”, entre guillemets, de l’actualité internationale. Ces sujets qui apparaissent et disparaissent petit à petit, remarque le photographe de presse. Ce n’était pas les premières caravanes. Certainement pas les dernières. »

Ces questions graves méritent d’être décortiquées sur le long terme. Pas juste en une dépêche, une publication, un clic. « On parle peu de l’Amérique centrale. Et quand on en parle, c’est souvent avec un manque de nuances, en simplifiant une réalité complexe, en s’attachant à des enjeux spectaculaires. La violence urbaine, par exemple. Les gangs, les maras, avec leurs tatouages, sont très connus, très photographiés. »

Lui a souhaité photographier les agriculteurs au travail, les jardins communautaires. Les interminables embouteillages des grandes villes où se mêlent motos, minibus, cracheurs de feu. Et l’heure bleue à Tegucigalpa dans toute sa splendeur opaque, grise, nuageuse. « La lumière du coucher de soleil est magnifique, mais aussi un peu clichée. J’aime cette heure plus subtile, moins répandue. »

Tout comme il aime les couleurs « saturées, pleines, vivantes et charnues » de Perpire, au Honduras, où les collègues ont suivi un groupe qui plantait des arbres. « Ce n’était pas juste une vue de l’esprit, remarque Valérian. Pas juste des crédits carbone ou “pour 100 masques récoltés, on plante un arbre”. Ce geste simple devenait un acte concret, avec un impact réel. »

Puis, au Salvador, la journaliste indépendante Carolina Amaya les a conduits à Candelaria de la Frontera. Une municipalité « où la proportion de gens qui partent pour les États-Unis est si importante qu’elle devient une réalité pour la majorité des familles ».

Car « tout le monde veut partir » est la phrase que Guy Taillefer dit avoir entendue le plus souvent lors du reportage. « On ne s’en rend pas trop compte, ici, au Québec, au Canada, à quel point le rêve américain est encore puissant. » Puissant au point de se saigner à blanc pour couvrir les frais de 7000 $ à 10 000 $ US que demandent les passeurs pour la traversée.

Mais ce périple se solde tragiquement, souvent, par la catastrophe pour les exilés : par l’arrestation, le renvoi au pays. C’est ainsi que, dans la capitale salvadorienne, au Centro de Atención Integral para Migrantes, ils ont rencontré Briana, arrêtée après avoir traversé la frontière américaine. Beaucoup d’autres l’accompagnaient.

« Ces gens sortaient, ils étaient émus, leur famille venait les chercher, se souvient Guy Taillefer. Certains avaient subi de mauvais traitements au Mexique ou aux États-Unis. Je l’ai croisée, elle. Elle était bouleversée. On s’est à peine parlé. Je me suis tout à coup senti terriblement voyeur. »

De sa plume juste et humaine, il raconte cet instant, son trouble, son recul. L’histoire de Briana était, ce jour-là, enfouie au fond de sa peine. « Quand on est journaliste, on passe en coup de vent, on n’est jamais là assez longtemps. On essaie de tout comprendre à la vitesse de la lumière. Mais il y a une exigence de sensibilité. » 

Fuir le couloir de la sécheresse. Le lent saccage de l’Amérique centrale.

Guy Taillefer et Valérian Mazataud, Éditions Somme toute, Montréal, 2021, 104 pages

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