L’art d’être grand-mère

Photo: Éditions Picquier, photomontage «Le Devoir»

Mai vient de perdre sa grand-mère. Sur la route qui la mène vers la maison de campagne de cette dernière, l’adolescente, « difficile à comprendre, difficile à vivre » selon sa mère, se remémore le dernier été qu’elle a passé, deux ans plus tôt, en compagnie de cette vieille Anglaise un peu sorcière qui connaissait tout des plantes et des herbes.

« Si tout ceci était vrai (ce qui était sûrement le cas : jamais Grand-mère ne lui raconterait un mensonge aussi extravagant), en elle coulait du sang de sorcière. Ce qui voulait dire qu’elle allait peut-être développer des pouvoirs surnaturels. Cette idée lui faisait un peu peur, mais si cela devait lui arriver, peut-être n’aurait plus à souffrir autant à l’école ? »

Publié à l’origine en 1994, adapté au cinéma en 2008, enrichi de trois brefs récits complémentaires en 2017, dont le monologue de la grand-mère qui apporte un joli contrepoint à l’histoire de Mai, L’été de la sorcière, premier roman de Nashiki Kaho (Les mensonges de la mer, Éditions Picquier, 2017), est un touchant récit d’apprentissage pour lequel la romancière s’est replongée dans ses propres souvenirs d’adolescence.

Avec ses clins d’œil à l’héroïne suisse Heidi et ses réminiscences proustiennes, le roman oscille entre le monde de l’enfance et celui des adultes, à l’instar de Mai, entre la joie innocente et le spleen, entre la fantaisie et lapoésie. Si on se laisse emporter par l’amour inconditionnel, voire l’adoration, qu’éprouvent l’une pour l’autre Mai et sa grand-mère, toucher par la mélancolie de l’adolescente sensible et solitaire, on ne peut s’empêcher par endroits d’avoir la désagréable impression que le roman est inachevé.

Que la romancière fasse montre de pudeur pour évoquer l’intimidation dont est victime Mai à l’école, soit. Les blessures que ressent la jeune fille suffisent pour permettre d’imaginer l’humiliation et la cruauté qu’elle y subit. Lorsqu’elle lance le lecteur sur des pistes à peine débroussaillées, notamment à propos du terrain légué par la grand-mère ou la répulsion de Mai à l’endroit de l’homme à tout faire Genji, l’insatisfaction se pointe. Pas assez longtemps, heureusement, pour l’empêcher de garder un souvenir tendre de la « Sorcière de l’Ouest ».

 

L’été de la sorcière

★★★

Nashiki Kaho, traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe, Éditions Picquier, Arles, 2021, 166 pages

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