Les vieux amants

Photo: Éditions Actes Sud, photomontage «Le Devoir»

Deuxième roman d’un cycle entrepris avec Suzuran (Actes Sud, 2020), qui mettait en scène Anzu Niré, céramiste élevant seule son fils, Sémi s’attache à la relation des parents de celle-ci, Tetsuo, narrateur, et Fujiko, atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Ensemble depuis plus de 40 ans, les septuagénaires vivent dans une résidence pour personnes âgées que leur fils Nobuki a trouvée pour eux. Fujiko ne le reconnaissant plus comme son mari, Tetsuo doit agir comme s’il était son jeune fiancé. Puis un jour, lors d’un récital où un couple interprète un nocturne de Chopin, leur destin bascule : « Je tourne la tête vers Fujiko. Je suis sidéré. Ses joues sont mouillées. Elle pleure ! Son regard est rivé sur madame B. Je lui tends mon mouchoir, mais elle ignore mon geste. Comme moi, elle n’est pas particulièrement amatrice de musique classique. Sa réaction est vraiment imprévue. »

Remontant patiemment le fil fragile de la mémoire de Fujiko, Tetsuo découvre alors des pans inconnus de leur histoire. Le roman familial qu’il s’était imaginé prend une tournure différente, bouscule l’idée qu’il se faisait de sa femme et lui ramène à l’esprit ses propres secrets.

En plongeant dans ce sobre récit intimiste aux émotions tout en retenue, le lecteur renoue avec bonheur avec la plume délicate et le style minimaliste de la Québécoise d’origine japonaise Aki Shimazaki. Afin d’épouser les méandres de la mémoire de deux êtres contraints de revivre des moments de leur jeunesse, l’autrice n’hésite pas à reprendre des phrases dont la concision évoque des éclairs furtifs de lucidité. Ainsi Fujiko répète comme une litanie ses dernières volontés, tandis que Tetsuo ressasse le récit de leur romance, y ajoutant un à un les éléments manquants, jusqu’à ce que la vérité lui éclate au visage.

« La vie n’est pas toute rose. Est-elle enfin épanouie après être sortie d’un long séjour dans le noir, comme cet insecte ? Notre mariage était-il si sombre pour elle ? » Autour de la métaphore de la cigale, la romancière brode une fine réflexion sur l’engagement et la fidélité, tout en dépeignant à travers la figure patriarcale de Tetsuo une société japonaise vieillissante qui rompt douloureusement avec ses traditions.

Sémi

★★★ 1/2

Aki Shimazaki, Actes Sud, Paris, 2021, 152 pages

À voir en vidéo