Voyages en Chine intérieure

Jean-Louis Roy signe son premier roman, «Shanghai 2040»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Louis Roy signe son premier roman, «Shanghai 2040»

« On ne sait rien, je ne saurai jamais rien », notait un Roland Barthes désemparé dans ses Carnets du voyage en Chine (Bourgois, 2009). En 1974, un peu à reculons, Barthes y avait séjourné pendant trois semaines en compagnie de François Wahl et du noyau dur de la revue Tel Quel, Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet.

Un peu aveuglé par sa préférence pour le Japon (même si sous le Japon, il y a la Chine), mal à l’aise dans ce voyage de groupe, le célèbre sémiologue français, un peu au bout du rouleau, y a rencontré une certaine résistance. Car la Chine résiste.

Ce qui n’est rien pour empêcher Victor-Lévy Beaulieu de s’y projeter. Après tout, l’auteur de Jos Connaissant et de James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots (Trois-Pistoles, 2006) n’avait jamais mis les pieds en Irlande.

À 75 ans, malgré une santé physique et financière chancelante, l’écrivain exerce encore sa pleine souveraineté avec Ma Chine à moi, une « candiderie » à la fois lointaine et très personnelle dans laquelle, comme à son habitude, il n’hésite pas à tirer la couverture de son côté.

« Pauvre Chine ! Cent ans d’injustices, cent ans d’esclavagisme, cent ans d’exploitation, cent ans d’arrogance, cent ans de mépris, cent ans de racisme de la part de l’Occident ! » écrit-il. Alors que la Chine s’apprête à célébrer le centenaire du Parti communiste, fondé le 23 juillet 1921 à Shanghai, Ma Chine à moi existe aussi « pour briser quatre ans de mal heur, de somnolence et de paniquitude ».

Un écrivain malade et victime de son « extrême Vieillardissement »,boiteux et traînant une légère amertume, voit ainsi défiler pêle-mêle ses souvenirs d’enfance dans lesquels figure une certaine Tante Lumina, Fille de la Défunte Florence, longtemps missionnaire catholique en Chine. Des épisodes échevelés qui alternent avec ses lectures sur la Chine, qu’il nous régurgite à sa manière : la guerre de l’opium, le sac du Palais d’hiver, la coutume des pieds bandés ou la découverte de l’armée de terre cuite du mausolée de l’empereur Qin en 1974.

 
Photo: Christian Lamontagne À 75 ans, malgré une santé physique et financière chancelante, Victor-Lévy Beaulieu exerce encore sa pleine souveraineté avec «Ma Chine à moi», une «candiderie» à la fois lointaine et très personnelle dans laquelle, comme à son habitude, il n’hésite pas à tirer la couverture de son côté.

Dans son style presque caricatural, Victor-Lévy Beaulieu s’y montre plus transparent lorsqu’il évoque « l’apprentissage de l’inaction après une vie faite de plaisirs et de déplaisirs agissants ». Citant Lao Tseu dans le Livre de la voie et de la vertu, il semble y trouver un certain réconfort : « Ainsi le sage agit sans rien faire et enseigne sans rien dire. Les choses apparaissent et il les laisse venir ; les choses disparaissent et il les laisse partir. Il a, mais ne possède pas, il agit, mais n’attend rien. »

Demain, la Chine

Une Chine fantasmée, c’est aussi ce que convoque Jean-Louis Roy. Directeur du Devoir de 1981 à 1986, délégué général du Québec à Paris et secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie de 1990 à 1998, il signe avec Shanghai 2040 un premier roman qui, entre naïveté et provocation, forme un vibrant éloge de la Chine d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Roman de politique-fiction aux allures de conte de fées, Shanghai 2040 se présente surtout comme l’hagiographie dense et désincarnée d’une femme dont le destin se confond avec celui de la Chine. Il nous raconte la trajectoire éclair de Wei Shu, dite « la Foudre » ou l’« impératrice », femme politique chinoise née en 1977 et élue en 2036 à la présidence de la République populaire de Chine, « fonction politique la plus importante de la planète ».

Au centre de la nouvelle Union des nations d’Asie — représentant la zone de libre-échange la plus importante de l’histoire de l’humanité, avec ses 60 % du PIB mondial —, la Chine de Jean-Louis Roy et de Wei Shu est devenue en 2040 la première puissance économique mondiale, une force millénaire revenue dans son bon droit à coups de « transferts technologiques », de sagesse et de diplomatie. Elle accueille à Shanghai cette année-là le nouveau siège social des Nations unies, dont a été voté le transfert depuis New York, scellant la fin de l’hégémonie américaine et la naissance d’un nouvel équilibre mondial, à la fois pluriel et multipolaire.

Empruntant un ton administratif et byzantin, à la façon d’un grand secrétaire de la dynastie Ming, évitant la moindre allusion au projet social chinois, la narration de l’ancien diplomate de 80 ans avance à coups de discours rapportés, de verbatims de conférences, d’éditoriaux et de communiqués, de bilans et de rapports annuels afin de rapporter l’état du monde nouveau.

Un exercice de style qui, avec son didactisme froid et la faible texture de ses personnages, distille une grande platitude.

 

Un fantasme français


L’autre lieu. De la Chine en littérature.
★★★ 1/2
Jean-Michel Lou, Gallimard « L’Infini », Paris, 2021, 224 pages
 

« Je suis autant Chinois que Français », écrivait un jour sans rire Flaubert à son amie Louise Colet. Sans que l’on puisse savoir ce que voulait dire vraiment l’auteur de Madame Bovary, pour Jean-Michel Lou, né à Paris d’une mère chinoise, il serait possible de relever des traces de Chine chez presque tous les écrivains européens à partir du XVIIIe siècle. Chez Fontanelle, Diderot, Victor Segalen et Paul Claudel — pour qui la Chine, « cet appel au vide, joue le rôle d’un révélateur » —, en passant par Alexandra David-Néel, Roland Barthes et (surtout) par Philippe Sollers, où est particulièrement palpable l’influence de la pensée chinoise. Une intéressante collection de textes, qui examine à travers quelques cas choisis de manière subjective ce fantasme français qui porte le nom de « Chine ».

Ma Chine à moi | ★★★ | Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, Paroisse Notre-Dame des Neiges, 2021, 320 pages // Shanghai 2040 | ★★★ | Jean-Louis Roy, Libre Expression, Montréal, 2021, 248 pages



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