Femme, que deviens-tu?

Dans ces trois recueils, la nature importe, et l’insertion dans le monde plus encore.
Photo: Getty Images Dans ces trois recueils, la nature importe, et l’insertion dans le monde plus encore.

Attentive au tremblement

D’entrée de jeu, laissons parler le texte : « moi qui n’aime que le soleil écrasant / qui cherche à travers le bois sale un repos / pour un respir / qui depuis mon plus jeune jardindécoupe / dans le sol des ruisseaux pour abreuver les fleurs // je n’ai plus que des gouttes / à déplacer dans la fiévreuse précaution / de ne rien perdre », nous confie la poète. Et ils sont très beaux, ces mots fondés dans la tranquillité des moments de grâce. Rare douceur des évocations un peu surannées, mais combiencalmantes dans ces temps de fragile accablement.

L’éditeur signale que dans ces Univers parallèles, « le passé et le présent se reconstruisent en des mondes possibles, où une femme refuse que le silence se referme sur elle, que l’obscurité noie son regard ». Et ce n’est pas sans raison que parfois la poète trouve des lieux où se sentir mieux, car le recueil met en évidence les problèmes du regard posé sur le corps des femmes, objectivé, le sien propre forcément. On n’a qu’à se référer à la partie intitulée « Autoportrait paranoïaque dans le miroir » pour s’en convaincre : « Je traîne mon foulard en hiver, mon sac en été, dans le but d’avoir à portée de main un accessoire derrière lequel cacher mon corps. »

Comment mieux cerner cette entreprise que de voir l’autrice retenir « la goutte de sang à la commissure la douceur », en une seule vision ? De crainte de refermer sa vie autour d’elle-même, emprisonnée dans son auto-analyse, elle avoue : « J’avais dehors à aller chercher. »

Elle évoque même l’image d’Huguette Gaulin qui s’est immolée il n’y a guère longtemps, de telle sorte que la crainte plane sur les roses. La moindre attaque contre les femmes la fait tomber, les féminicides, les familles sacrifiées, les jalons de la crainte aussi. Le regard des autres est parfois si dangereux. Le tremblement du corps ravi par l’œil avaleur témoigne. La contradiction déchirante de cette vie s’avoue prise au dépourvu : « Je suis scrutée, célébrée, dénoncée comme la femme libre que je suis. […] Mais contrainte de rester dans ton poème, sous tes yeux, au bout de tes doigts, qui pensent pour moi. »

Ce recueil riche et très investi a trouvé une belle manière de faire sentir de l’intérieur les déchirements auxquels sont soumises les femmes qui vivent en pleine lumière.

Qui regarde qui ?

Imaginons un instant un personnage angoissé devant les autres, qui a peur du regard des autres, préoccupé par qui se trouve près de lui, qui pourrait le juger. Voici l’approche de Tropico, le premier livre de Marcela Huerta, descendante chilienne vivant à Montréal. Imaginons une autrice qui parle du père mort, d’une rancœur refoulée à son égard et qui tient pour magique l’humour irrémissible de sa lignée. Voici ainsi cerné le « je » de ce recueil qui a une manière bien à lui d’incarner sa présence au monde, en une voix portée par l’inquiétude.

Alors, la répétition formelle devient un rétroviseur des idées quelque peu obsessionnelles qui l’occupent. Je pense surtout à « Un espion dans l’autobus en 1974 » qui, en deux pages et quart, ne contient pas moins de 21 fois le mot autobus. Obsession qui marque l’itération d’une idée fixe, des coups d’œil anxieux et tourmentés, comme celle du personnage qui s’isole dans un appartement dans « 64e Avenue ».

Est-ce toujours de la poésie ? Non. Mais la référence à la poésie reste constante dans ce qui émane des rappels répétés, de la ponctuation des images. Le poids des répressions politiques devient ici facteur poétique dans leurs traductions angoissantes. Et chaque anecdote se termine avalée par un sentiment supérieur de déchirement. Les évocations sont, dans ce recueil, porteuses de drames intérieurs. Par exemple, devant des photos anciennes : « Je me détourne. Est-ce que je dis quelque chose ? Peut-être que je ne pleure même pas. » Cette délicatesse biaisée est signe de poésie. Tout l’art des apparences se déploie dans ces textes souvent narratifs, mais dont l’intérêt est justement dans leur non-dit, dans ce qui dévie d’eux vers cette autre réalité qui est souvent le chagrin qui en découle.

Signalons l’écriture inclusive des « iels » et des « celleux » et autres graphies utilisées par l’autrice et la traductrice, Daphné B. Son usage nous échappe un peu, mais ce que ce geste scripturaire implique nous rejoint. Le but étant ici de convoquer l’unité des genres. Alors que « tout le monde transporte le poids / de tout ce qui aurait pu être », cet usage n’étonne pas. Il s’agit aussi bien de se lier au temps actuel que de mettre en commun l’énergie positive des « humain·es ». Il faut signaler le texte final qui est un échange entre l’autrice et la traductrice, pour un moment révélateur de complicité et de connivence.

Ce qui nous touche

Chloé LaDuchesse affirme dans le prologue d’Exosquelette : « Les mots ont fait leur œuvre, je les porte comme un exosquelette ; une mue à l’envers, un corps neuf de ne plus être à vif. » Ce qui ne l’empêche pas de se référer à un réalisme descriptif étonnant en proposant une poésie souvent atmosphérique. Un étalage de sensations liées à la nature simple, comme le froid, la chaleur, la nuit, etc. prévaut parfois dans la première partie du recueil. Non pas que cette manière n’ait pas d’intérêt, mais ce parti pris met au second plan la profondeur sans doute recherchée à travers ces échos à ce qui la « garde debout. »

Les « brèves épiphanies » auxquelles elle souhaite accéder malgré « […] le coup de pied au cul / de l’hiver qui gruge nos nuits / et nous fait pâlir devant les étalages de légumes ».

Il faut savoir que le projet du livre nous échappe un peu, car chaque partie semble avoir été écrite sans but de resserrement, sans réelle continuité. « Autodafé » permet un questionnement quant à sa présence au monde, « L’enfant dynamite » ouvre la métaphore de la boxe qui déploie les moyens qui permettent à l’autrice de survivre, vient ensuite un adieu à l’adolescence dans « Les sibylles » qui bascule sur une étrange catastrophe intitulée « Je femme invisible ». Est-ce dû à l’apparent désordre qui éparpille les thèmes ou à cette façon de morceler la vie, mais ce flou est dérangeant.

N’empêche que certains passages cherchent à accéder à une introspection qui impose difficilement des profondeurs indicibles : « c’est presque la fin / tu as léché la moelle / jusqu’à n’en plus reconnaître la douleur / de toi ne reste que le goût / de l’impermanence des choses. » Ce n’est pas peu. En fait, il s’agit d’accéder à la conscience d’être femme à travers l’expérience que l’autrice a du paysage, du passage des âges, de ses rapports avec elle-même et les autres pour arriver, en fin de course, à cette imageflouée de l’invisibilité fataliste de laquelle il lui faudra s’extraire.

Ce qu’il faudra au lecteur, c’est la patience de trouver au fil des pages les vers essentiels, les petits passages bien tournés qui incarnent cette poésie un peu trop dispersée.

 

Les univers parallèles | ★★★ ​1/2 | Laurie Bédard, Le Quartanier « Série QR » no 153, Montréal, 2021, 136 pages // Tropico | ★★★ | Marcela Huerta, traduit de l’anglais par Daphné B., Triptyque, Montréal, 2021, 108 pages /// Exosquelette | ★★ ​1/2 | Chloé LaDuchesse, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 128 pages

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