Enseigner la sexualité au-delà de la peur

Si la majorité des consommateurs de pornographie demeurent des hommes, on estime qu’au moins le tiers des femmes (de 30 à 86%) des femmes en consomment aussi.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si la majorité des consommateurs de pornographie demeurent des hommes, on estime qu’au moins le tiers des femmes (de 30 à 86%) des femmes en consomment aussi.

En raison de cours d’éducation sexuelle incomplets et d’une culture populaire très stéréotypée, des initiatives et des contenus voient le jour pour briser les tabous et apprendre aux jeunes que la sexualité n’est pas juste une source de stress, de violences ou de maladies. C’est aussi de l’érotisme, du désir, une découverte de soi et du plaisir. Deuxième texte d’une série de trois.

Dans le Québec d’autrefois, on parlait de sexualité pourmettre en garde les chrétiens contre le péché. Aujourd’hui, on parle de sexualité aux jeunes pour les mettre en garde contre les grossesses non désirées, les infections transmissibles sexuellement et les agressions sexuelles. Dans les deux cas, la sexualité est abordée d’abord et avant tout comme quelque chose de dangereux.

C’est ce que constate Patrick Doucet, qui enseigne la psychologie de la sexualité au collège Marie-Victorin, et qui est aussi l’auteur de deux livres sur le sujet : Ces tabous tenaces et Doit-on vraiment parler de tout ça ? Cunnilingus, fellation et autres délicatesses, les deux étant parus chez Québec Amérique

« À chaque session, je sonde mes étudiants. Et même encore cette session, les connaissances qu’ils ont acquises dans les cours d’éducation sexuelle sont assez rudimentaires. Essentiellement, à part quelques exceptions, on leur parle de contraception, de grossesse, d’anatomie des organes génitaux et on ajoute le consentement. » De toute façon, ajoute-t-il, « les cours d’éducation sexuelle sont donnés à l’école par n’importe quel enseignant qui a reçu une formation de deux heures sur le sujet ».

Sans ignorer les approches traditionnelles de la sexualité, Patrick Doucet préfère aborder le sujet par le plaisir et détailler différentes pratiques.

Pratiques et dysfonctions

Car les perceptions au sujet de la sexualité sont extrêmement variées et, dans cet enseignement, des nuances s’imposent. Il y a, dit-il, « différentes façons de percevoir différents actes. Les choses sont perçues différemment par différentes personnes, du point de vue tant individuel que culturel. Je vais aussi parler des dysfonctions sexuelles, je ne sais pas si c’est abordé au secondaire, les éjaculations prématurées et l’anorgasmie. Mais ça n’est pas rare. Il y en a que ça peut stresser pas mal ». L’auteur relève par exemple que les pratiques peuvent varier si une culture valorise par-dessus tout la virginité par exemple.

En entrevue, l’auteur déplore que les médias aient concentré leur attention sur la partie de son dernier essai qui porte sur la masturbation, alors qu’il y parlait tout autant de pornographie. « Si on estime qu’entre 1 et 10 % des consommateurs et consommatrices de pornographie sur Internet reconnaissent s’inquiéter des conséquences de leur consommation, il reste que la vaste majorité y trouvent leur compte sans que cela pose problème », écrit-il.

« La pornographie n’est pas mal en soi, dit Patrick Doucet. Le problème, c’est que c’est une sorte d’éducation privilégiée chez les jeunes parce qu’il n’y a pas d’éducation à la sexualité en tant que telle durant leur scolarité. » Par ailleurs, il peut y avoir un lien entre la consommation de pornographie et un déclin de l’appétit sexuel. Si la majorité des consommateurs de pornographie demeurent des hommes, on estime qu’au moins le tiers des femmes (de 30 à 86 %) des femmes en consomment aussi. « Un minimum d’une femme sur trois, ça n’est pas rien », dit-il.

« Que ce soit en Amérique du Nord, en Europe, en Chine ou à Taiwan, entre autres, des adolescents développent des difficultés avec la pornographie sur Internet », écrit-il, citant une étude publiée en 2012 dans Sexual Addiction and Compulsivity. « Bien que je n’aie pas de chiffres concernant cette population précise, il ne serait pas rare, dit-on, que des adolescents se masturbent trois ou quatre fois par jour devant un écran. » Il cite ensuite la sociologue australienne Monique Mulholland qui dit que le fait de paniquer à ce sujet, comme le fait de refuser d’en parler, ne fait que les laisser davantage à eux-mêmes.

À la question Faut-il vraiment parler de tout cela ? Patrick Doucet répond donc bien sûr par l’affirmative, et probablement plus tôt que tard. « Quand je termine mon cours et que je leur demande à quel âge ils auraient aimé avoir le même cours, ils me disent tous “en secondaire 2, 3 ou 4”, dans ces âges-là. »

Or, poursuit-il, les parents ne peuvent assurer à eux seuls l’éducation sexuelle de leurs enfants. « Les parents peuvent favoriser un climat de discussion. Mais les parents ne peuvent pas expliquer toutes les différences culturelles », ni décliner toutes les sources éventuelles de plaisir sexuel…

Et l’amour dans tout ça ?

Pour Patrick Doucet, la sexualité n’est pas nécessairement associée à l’amour.

« Les rapports sexuels ne requièrent pas l’amour, dit-il. Mais c’est certainement un idéal », chez les jeunes qu’il rencontre, mentionne-t-il. « Lorsque je demande à mes étudiants qui aspire à rencontrer le bon partenaire et que ce soit la personne avec qui ils vont passer leur vie, la vaste majorité lèvent la main, dit-il. Pourtant, il y a fort à parier, statistiquement parlant, que la majorité de ces mêmes jeunes auront plus d’un partenaire dans leur vie.

Ces tabous tenaces La masturbation, la pornographie et l’éducation / Doit-on vraiment parler de tout ça ? Cunnilingus, fellation et autres délicatesses

Patrick Doucet, Québec Amérique, Montréal, 2020, 243 pages / ​Patrick Doucet, Québec Amérique, Montréal, 2018, 240 pages

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