«Mein Kampf», une édition à bonne distance

Avec ce nouveau cadrage critique, technique et théorique, dont la traduction reprend en partie celle de l’édition allemande de l’IFZ (notre photo), vendue à plus de 100 000 exemplaires outre-Rhin — un succès qui peut en partie s’expliquer par un effet de rattrapage après 70 ans d’interdiction —, «Historiciser le mal» est façonné pour délester le contenu originel de toute forme de fascination ou d’un certain goût de l’interdit.
Photo: Christof Stache Agence France-Presse Avec ce nouveau cadrage critique, technique et théorique, dont la traduction reprend en partie celle de l’édition allemande de l’IFZ (notre photo), vendue à plus de 100 000 exemplaires outre-Rhin — un succès qui peut en partie s’expliquer par un effet de rattrapage après 70 ans d’interdiction —, «Historiciser le mal» est façonné pour délester le contenu originel de toute forme de fascination ou d’un certain goût de l’interdit.

Fayard republie en français mercredi en France (mais seulement le 28 juin au Québec) le brûlot d’Adolf Hitler dans une version extrêmement contextualisée et annotée, à la présentation sobre. Le fruit de plusieurs années de travail scientifique. La maison d’édition décrit Historiciser le mal comme un livre « contre » Mein Kampf.

L’objet, d’abord. En quelques chiffres : 896 pages, 3,6 kilos à la pesée, 30 cm de haut sur 24,5 cm de large. Un volumineux pavé au prix élevé : 100 euros (148 $CA). Et au tirage initial relativement modeste : 10 000 exemplaires. Une mise en page sobre, voire minimaliste : une couverture blanche sans photo d’Adolf Hitler ni illustration. Et un titre sans la moindre ambiguïté. Historiciser le mal, qui paraît en collaboration avec l’Institut für Zeitgeschichte (IFZ), centre de recherche allemand en histoire contemporaine, est tout sauf un simple livre. Du moins, tout est pensé pour qu’il n’en soit pas un.

Il sera d’ailleurs en vente uniquement sur commande en librairie ou mis gratuitement à disposition des bibliothèques qui en font la demande. Comprendre : aucune chance de voir cette nouvelle « édition critique de Mein Kampf », le texte du dictateur allemand, considéré comme la matrice idéologique du nazisme, trôner derrière les vitrines des magasins.

Un travail appuyé sur une douzaine de chercheurs

Aboutissement d’un chantier scientifique entamé en 2011 par Olivier Nora, alors p.-d.g. de Fayard, puis repris par Sophie de Closets, qui lui succède en 2014, Historiciser le mal est un appareillage critique inédit entourant le manifeste nazi, délirant d’antisémitisme, de racisme et de bellicisme. Des éléments d’analyse, de contextualisation, de longues introductions aux 27 chapitres et 2800 notes au total, le tout démontant minutieusement, « ligne après ligne », ce qui est à la fois une autobiographie mythifiée, une histoire partiale du succès du Parti national-socialiste des travailleurs allemands, un exposé de l’utopie nazie et un manuel de militantisme. En bref, un appel à la haine.

Particularité du dispositif, les annotations explicatives se trouvent tout au long du texte sur la même page que les propos de l’auteur en question, et non en fin d’ouvrage. De sorte que « le poison et l’antidote soient indissociables », souligne Sophie de Closets. Il fallait au moins cette mise sous « sarcophage » pour publier une nouvelle traduction de l’un des pires brûlots de l’histoire de l’humanité.

« La seule façon qui soit appropriée », selon Florent Brayard, historien et codirecteur de l’ouvrage avec son homologue allemand Andreas Wirsching, dont l’équipe de travail s’est appuyée sur une douzaine de chercheurs permanents spécialistes de la période. Au total, le projet a mobilisé une cinquantaine de scientifiques.

Paru pour la première fois en 1925 en Allemagne, le texte avait été traduit en français en 1934 et publié par l’éditeur d’extrême droite Fernand Sorlot, patron des Nouvelles Éditions latines. Une version toutefois trop littéraire, donc problématique. Car la prose hitlérienne est confuse, parfois bassement grossière, faite d’interminables développements, de néologismes barbares et d’incohérences récurrentes. Une pauvreté stylistique et intellectuelle qu’il était question de ne surtout pas améliorer.

« La version originale est quasiment illisible, à l’exception de quelques passages, explique Olivier Mannoni, qui a dirigé la traduction. Rendre ce texte élégant est un crime à mes yeux. » À noter qu’en 1938, l’Allemagne nazie avait promu en France une édition expurgée des nombreux passages antifrançais. L’éditeur était alors déjà Fayard.

Un succès de librairie en Inde

Un jugement de la cour d’appel de Paris prononcé en 1979 obligeait déjà toute réédition du pamphlet antisémite à intégrer un texte d’introduction de huit pages sur un papier de couleur différente en forme de mise en garde sur son contenu ultradémagogue et mensonger. Une obligation jugée aujourd’hui trop peu contraignante par les auteurs d’Historiciser le mal.

La version originale est quasiment illisible, à l’excep-tion de quelques passages. Rendre ce texte élégant est un crime à mes yeux.

 

Tombé dans le domaine public en 2016, le livre fondateur du IIIe Reich, diffusé à plus de 12 millions d’exemplaires en Allemagne avant son interdiction au sortir de la guerre, peut être imprimé et vendu librement — le négationniste forcené Alain Soral ne s’en est pas privé. Et la perspective de le voir vagabonder en pleine nature continue de nourrir des inquiétudes, même si sa circulation sur la Toile dans des versions souvent brutes et non déconstruites se fait en un clic.

Sans compter que dans plusieurs pays arabes, comme en Turquie et en Égypte, des éditions pirates continuent de s’écouler chaque année à des milliers d’exemplaires sans la moindre précaution de présentation. En Inde aussi, le livre est devenu un improbable succès de librairie qu’on se procure, souvent par fétichisme, aussi bien dans la rue que dans les gares.

Jeter un rapide coup d’œil dans les commentaires élogieux sur le « travail » de Hitler postés sur la plateforme indienne d’Amazon montre à quel point, là-bas, pour certains le nazisme n’est pas un problème. Pour éviter une telle dérive, les éditions Fayard se sont assurées auprès du géant de la vente en ligne, qui commercialisera le livre en France, qu’un long avertissement de l’éditeur, un blocage des recommandations marketing et une modération spécifique des commentaires encadreront l’acte d’achat.

Ainsi, avec ce nouveau cadrage critique, technique et théorique, dont la traduction reprend en partie celle de l’édition allemande de l’IFZ, vendue à plus de 100 000 exemplaires outre-Rhin — un succès qui peut en partie s’expliquer par un effet de rattrapage après 70 ans d’interdiction —, Historiciser le mal est façonné pour délester le contenu originel de toute forme de fascination ou d’un certain goût de l’interdit. « Le lecteur n’est jamais laissé main dans la main avec Hitler, a certifié Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France, le livre nous arme efficacement contre les mensonges et les fake news d’autrefois qui sont plus ou moins les mêmes que les fake news d’aujourd’hui. »

Des droits reversés à la fondation Auschwitz-Birkenau

La somme est aussi clairement conçue pour s’éviter toute polémique. Il faut dire que, lors de son annonce en 2016, le projet avait suscité la controverse. Dans une lettre adressée aux éditions Fayard, Jean-Luc Mélenchon avait estimé que sa « simple évocation » assurait déjà « une publicité inégalée à ce livre criminel ». Cinq ans plus tard, l’ambiance est plus apaisée, mais des réserves se font toujours entendre.

Le lecteur n’est jamais laissé main dans la main avec Hitler. Le livre nous arme efficacement contre les mensonges et les fake news d’autrefois qui sont plus ou moins les mêmes que les «fake news» d’aujourd’hui.

 

Pour Johann Chapoutot, historien et auteur de nombreux ouvrages sur le nazisme (par ailleurs chroniqueur àLibération), cette réédition encourage une lecture « hitléro-centriste » du nazisme, quand il faudrait privilégier une multitude d’autres sources. Argument jugé « caricatural » par Florent Brayard, qui estime que Mein Kampf reste, qu’on le veuille ou non, « une des sources fondamentales pour comprendre le XXe siècle ».

Chez Fayard, on craint plus que tout d’être suspecté de monter un « coup » éditorial. Il a été décidé que les droits seraient intégralement reversés à la fondation polonaise Auschwitz-Birkenau, chargée de maintenir les sites des camps de concentration et d’extermination en état ainsi que le musée. « On ne fera pas de bénéfices », précise Sophie de Closets. Fayard renoncera également à la déduction fiscale que ces versements à ce type de fondation autorisent.

La maison d’édition, qui pourra se rattraper financièrement sur le succès commercial des mémoires du couple Obama, vante un projet à dimension purement scientifique, voire « civique ». L’éditrice se répète une dernière fois, elle tient à ce que le message passe, que tout le monde comprenne qu’« on ne réédite pas Mein Kampf, mais un livre “contre “Mein Kampf. » Un détail qui a son importance à l’heure de la binarité des réseaux sociaux. Et un paradoxe dans la course à la vente en librairie : restreindre au maximum sa commercialisation.

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