«Noir métal»: désolé pour le sang

Fable glauque et délirante sur la folie propre au pouvoir et sur la putréfaction que provoque le pullulement des mensonges, ce quatrième roman de l’écrivain rimouskois, Sébastien Chabot, regorge de descriptions aussi ornementées qu’écœurantes.
Photo: Jean-François Bérubé Fable glauque et délirante sur la folie propre au pouvoir et sur la putréfaction que provoque le pullulement des mensonges, ce quatrième roman de l’écrivain rimouskois, Sébastien Chabot, regorge de descriptions aussi ornementées qu’écœurantes.

En 1991, le chanteur du groupe de black métal Mayhem, un jeune Suédois de 22 ans répondant au pseudonyme Dead, s’enlève la vie en laissant derrière lui une lettre laconique de quatre petits mots seulement : « Désolé pour le sang ». Il est aussitôt érigé en martyr par ses admirateurs pour qui les lacérations qu’il s’infligeait sur scène témoignaient d’un admirable courage, celui d’incarner en un geste radical toute la fureur de son dégoût de la vie.

Sébastien Chabot (Le chant des mouches, 2007) se serait largement inspiré de cette figure culte afin d’élaborer son personnage de Sebastian Andersen, garçon muet et néanmoins chanteur de black métal qui, après avoir passé son adolescence dans un centre jeunesse et y avoir été malmené (comme Dead l’a été à l’école), rentre chez lui, à Sainte-Florence. Principal moteur économique de cette bourgade matapédienne : Skovlar, une usine de pelles dirigée par Knut Sebastiansen, dit le Général (pensez à Mr. Burns, sans le côté attachant), qui impose ses volontés et le silence sur toute la communauté.

Roman à l’imaginaire d’un foisonnement à ce point débauché que d’en résumer l’intrigue apparaît impossible, Noir métal entrecroise et abâtardit magnifiquement les mythologies, en investissant une réalité parallèle où un village du Bas-Saint-Laurent est aussi une sorte de village scandinave, dans lequel vivraient les descendants islando-micmacs des enfants engendrés par la visite de l’explorateur viking Leif Erikson sur les bords de la Matapédia, quelque part autour de l’an 1000.

Au cœur de ce microcosme tyrannique, des parents prostituent leur fils et leurs filles, une gamine se démène pour que son oncle cesse de la tripoter, des citoyens sont astreints à révérer le donneur local d’emplois et des cérémonies paganiques dévorent les cimetières. Face à ce climat toxique, seule la musique, tout aussi ténébreuse soit-elle, provoque parfois la mince éclaircie d’une forme d’expiation, cependant que « Sebastian […] chante le désordre du monde qu’ilprend sur lui ».

Sébastien Chabot emprunte ainsi à la fois à la perversité des pages les plus sordides de l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu, à la saga des églises chrétiennes brûlées par des membres de la scène black métal norvégienne durant les années 1990, ainsi qu’au microgenre de l’écodystopie, alors que fourmillent partout aux alentours des animaux mutants — les requins-scies — dont les répugnantes malformations sont peut-être attribuables à des déchets radioactifs. La surenchère est telle, et les dialogues si impayables, qu’il arrive parfois que l’on éclate d’un rire noir foncé.

Fable glauque et délirante sur la folie propre au pouvoir et sur la putréfaction que provoque le pullulement des mensonges, ce quatrième roman de l’écrivain rimouskois regorge de descriptions aussi ornementées qu’écœurantes, construisant un univers dont la violente laideur s’annonce d’abord dans ses prégnantes odeurs de mort lente. Un univers face auquel la désespérance du black métal ressemble surtout à une manifestation aiguë de lucidité.

 

Noir métal

★★★★

Sébastien Chabot, Alto, Québec, 2021, 272 pages

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