«L’inexistence»: David Turgeon, fabuliste

L’auteur David Turgeon
Photo: Justine Latour Le Quartanier L’auteur David Turgeon

Sabine Oloron, une historienne d’aujourd’hui dont l’essentiel du travail consiste à « poser des questions aux photos », s’est fait commander par une revue un article à propos d’une photographie ancienne qui montre trois hommes et une femme devant un café de Privine.

On y voit Ilya Rehberg, dramaturge et auteur de l’essai Retour en Kadie, Nina Fischer, journaliste au Mercure de Privine et figure de la résistance, Jean Faber, militant du Parti ouvrier, ainsi qu’un parfait inconnu portant un chapeau. Deux ans plus tard, elle découvre que l’homme s’appelle Carel Ender, décrit comme simple « fonctionnaire de l’Empire ».

C’est à travers lui que David Turgeon a choisi de nous raconter l’histoire de ce petit groupe dans L’inexistence.

Tout ce petit monde gravite dans et autour de Privine, capitale impériale traversée par un fleuve. Avec beaucoup de pudeur, on y suivra durant quelques années leurs engagements artistiques et politiques, leurs amours et leurs inquiétudes. Leur sentiment commun de vivre la fin d’une époque, alors que « l’immigration était une question épineuse » et que de récentes élections ont été marquées par une percée des ultranationalistes.

Pour son cinquième roman, l’auteur du Continent de plastique et de Simone au travail (Le Quartanier, 2016 et 2017), qui est également bédéiste, plonge en apnée dans une Mitteleuropa fantasmée où se croisent kirsch, vin chaud et saucisses, sanatoriums, ghettos, tramways et vieux pavés.

David Turgeon y a créé un univers trempé dans une atmosphère un peu glauque, marqué par l’afflux récent de réfugiés, les défilés glaçants de chemises brunes et les sourds bruits de bottes qui se font entendre en périphérie et laissent présager une autre guerre, alors que se multiplient les difficultés liées au kadisme, religion ancienne et menacée. L’allusion au judaïsme est transparente, et on pourra aussi sans mal voir en Privine une sorte de Vienne d’avant-guerre.

Fils cadet d’une riche famille d’industriels de « race kadienne » non pratiquante, velléitaire et tuberculeux, Carel Ender voudrait écrire (ou avoir écrit) et ne le peut pas — ou ne le veut pas assez. Pudique, généreux et désintéressé, secrètement amoureux de Nina Fischer dont il est obsédé, le jeune fonctionnaire tente de trouver des solutions à la crise du logement à Privine.

Il n’est pas interdit de penser que dans cette trame romanesque et lointaine, en filigrane, à la façon d’une longue fable ou d’une allégorie, s’expriment des préoccupations contemporaines face à la (re) montée d’un certain type d’intolérance et d’exclusion, de questions liées à l’immigration, des inégalités économiques et des sempiternels déchirements de la gauche. Comme pour nous rappeler que le pire est possible, qu’il est déjà arrivé et que « [n]ous ne sommes jamais uniques. Nous reprenons les traits des autres, nous empruntons les chemins déjà empruntés par d’autres ».

Styliste singulier et irréductible, orfèvre de la langue qui ne craint jamais l’imparfait du subjonctif, souvent proche des élucubrations livresques d’un Éric Chevillard, éloigné dans son œuvre de tout nombrilisme, David Turgeon (dont Le Quartanier réédite aussi une novella de 2013, La raison vient à Carolus, 96 pages) signe certainement ici l’un de ses romans les plus ramassés.

Moins ludique et digressif que les titres qui l’ont précédé, mais follement maîtrisé, dépourvu de la moindre trace d’ironie, L’inexistence fait entendre une tonalité plus grave. À la façon d’un jeu de rapiéçage sérieux et sans coutures apparentes, l’écrivain semble aussi parfois y faire tour à tour incursion chez Kafka, Thomas Mann, Broch ou Robert Musil.

Les anonymes, les oubliés et les laissés-pour-compte ont existé. Et ce sont les « petites mains » de l’histoire, semble nous dire David Turgeon, qui forment et qui déforment l’essentiel de la trame d’une époque, qu’ellels aient ou non laissé une trace. « Ne pas exister, ça ne se peut pas », dira ainsi l’un des personnages, livrant peut-être in fine une sorte de morale, nous rappelant que tout art, à sa façon, même infime, grotesque ou voué aux oubliettes, est toujours un geste engagé.

L’inexistence

★★★ 1/2

David Turgeon Le Quartanier Montréal, 2021, 224 pages

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