«Le fils de la veuve»: le voleur et la religieuse

Sur les traces de Jack, la romancière entraîne le lecteur dans des chevauchées fantastiques, faisant défiler sous ses yeux les paysages majestueux de l’Ouest.
Photo: Jean-Luc Bertini Sur les traces de Jack, la romancière entraîne le lecteur dans des chevauchées fantastiques, faisant défiler sous ses yeux les paysages majestueux de l’Ouest.

Gil Adamson, poète et romancière torontoise, sait se faire attendre. C’est ainsi que 12 ans après La veuve (Boréal, 2009), lyrique western féminin où elle suivait les aventures d’une jeune femme à la santé fragile, « veuve par sa faute », dans l’Ouest canadien au début du XXe siècle, elle revient avec une suite tout aussi admirable.

Si Mary Boulton n’apparaît plus que dans les souvenirs de ceux qui l’ont connue, aimée ou enviée, on retrouve dans Le fils de la veuve celui pour qui elle fut le grand amour de sa vie, William Moreland, dit le Coureur des crêtes. Complètement coupé du monde, à peine conscient des horreurs de la Grande Guerre qui secoue l’Europe, en communion avec la nature souvent hostile, ce cambrioleur recherché dans le nord des États-Unis insuffle au récit une dimension romantique tragique le rapprochant du western crépusculaire.

« Il avait réussi à voler plus de onze mille dollars, et il enroulait les billets dans ses autres possessions pour les garder au sec, sans plis, et sans taches. Cet argent était destiné au garçon. Jack Boulton et à personne d’autre. »

Fruit des amours de Moreland et Mary Boulton, Jack, 12 ans, a échappé de justesse à la mort grâce aux bons soins de sœur Béatrice, qui est depuis devenue sa tutrice : « Cette femme savait tout ce que savait un médecin, et elle était indomptable. Moreland avait un fils, et son fils avait une protectrice : c’était son unique et maigre consolation. »

À la maison cossue de Banff et aux bons soins que lui offre la religieuse, le jeune garçon, las d’attendre les rares visites de son père, leur préfère la vieille cabane de ses parents sise au cœur de la forêt. Avec la complicité de Wilson, propriétaire de chevaux, et du vieux Sampson, qui a bien connu ses parents, Jack échappe aux griffes de Béatrice, qui fera tout en son pouvoir pour retrouver celui qu’elle aime comme un fils.

Sur les traces de Jack, la romancière entraîne le lecteur dans des chevauchées fantastiques, faisant défiler sous ses yeux les paysages majestueux de l’Ouest, l’amenant à la rencontre de voyous des grands chemins, de touristes bourgeois à la recherche de sensations fortes et de prisonniers de guerre assoiffés de liberté. Alors que tous ces univers s’entrechoquent dans ce monde déchiré entre les traditions et la modernité, Gil Adamson resserre la tension dans ce périlleux jeu du chat et de la souris.

De tous les personnages pittoresques qui évoluent dans ce western campé en 1917, celui de sœur Béatrice s’avère le plus fascinant, le plus puissant. Ayant pris le voile après avoir refusé les prétendants qui souhaitaient mettre la main sur la fortune de son père, la religieuse lutte férocement pour son indépendance dans une société taillée sur mesure par et pour les hommes. À l’instar de la funeste Mary, les gestes qu’elle pose l’entraînent sur une pente descendante. De haletant western épique, Le fils de la veuve se transforme tour à tour en un prenant drame psychologique et en un sombre drame policier où le sort de Béatrice fait cruellement écho à celui de Mary.

Le fils de la veuve

★★★★

Gil Adamson, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, Montréal, 2021, 551 pages

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