Un livre à déballer comme des cartes de hockey

«C’est un seul livre, avec deux livrets qui se rencontrent, explique l’artiste et auteur. Je n’imagine pas l’un sans l’autre. C’est la rencontre qui est intéressante.» Le visuel de la boîte a été réalisé par le duo d'artistes Doyon-Rivest. 
Photo: Francis Vachon Le Devoir «C’est un seul livre, avec deux livrets qui se rencontrent, explique l’artiste et auteur. Je n’imagine pas l’un sans l’autre. C’est la rencontre qui est intéressante.» Le visuel de la boîte a été réalisé par le duo d'artistes Doyon-Rivest. 

L’objet arrive dans une boîte. Il faut bien sûr l’ouvrir, la boîte, en commençant par l’extraire de sa jaquette. L’objet dont il est question ici se retrouve donc à l’intérieur, parmi d’autres éléments — une trousse de reliure maison, par exemple. Mais de quoi s’agit-il ? Du livre d’artiste Hockeyeurs de Marc-Antoine K. Phaneuf, troisième projet portant le sceau Colis d’art, une initiative du Musée ambulant.

Il faut encore le déballer, ce livre. Une fois l’autocollant déchiré et le papier ouvert, on découvre non pas un document, mais deux : le texte éponyme Hockeyeurs, et des collages de la série Goalie x Goalie. Voilà la plus récente création de cet amateur du mélange de cultures, littéraire et visuelle, érudite et populaire.

« C’est un seul livre, avec deux livrets qui se rencontrent, explique l’artiste et auteur. Je n’imagine pas l’un sans l’autre. C’est la rencontre qui est intéressante. »

Rencontre de, ou sur le hockey. Le texte Hockeyeurs compile une liste de noms de joueurs de la LNH, dans le même style excessif des précédents ouvrages de Phaneuf (Cavalcade en cyclorama). Chacun des collages Goalie x Goalie fusionne en une image des cartes de hockey. Le premier livret se présente broché, le second, en accordéon. De la rencontre naît un panthéon inusité.

Mes livres ne sont pas faits pour être lus d’un coup. On doit en prendre un peu, le décanter. "Hockeyeurs" a sa logique dans son ordre alphabétique, mais c’est une somme de matière dont on peut se servir comme bon nous semble.

 

« L’idée, précise celui qui aime accumuler idées et choses, était de faire un livre, qu’on déballerait comme un paquet de cartes. » Marc-Antoine K. Phaneuf insiste : son plaisir de créateur tient dans la redéfinition des frontières et, ici, dans les « limites de ce que peut être un livre ».

« Hockeyeurs est un livre parce qu’on tourne des pages. Plus philosophiquement, dit-il, un livre est une séquence d’événements, chaque événement étant une page. On pourrait considérer aussi une expo ou un film comme un livre. »

L’invitation du Musée ambulant lui a permis de mettre en valeur « l’acte de déballer », qu’il chérit. Son livre est un précieux « colis d’art », doté de l’aura d’objets à collectionner. Il est une matière qu’on prend soin à retourner de tous les côtés, à découvrir par un premier survol, puis par un regard plus méticuleux.

« Le livre est précieux dans sa matérialité. Il offre une expérience de lecture et d’ouverture de l’objet »,signale le diplômé de l’UQAM en histoire de l’art.

Ready-made tiré du hockey

Avec sa poésie bien particulière basée sur l’énumération de mots ou de phrases, Marc-Antoine K. Phaneuf aime dire qu’il signe des ready-mades littéraires — « prendre un texte qui existe déjà et l’organiser pour en faire quelque chose d’intéressant à lire », selon sa définition. Il se réclame de la lignée de Kenneth Goldsmith, écrivain new-yorkais qui fait l’apologie du plagiat.

« Je ne travaille pas comme un romancier qui ajoute, au fur et à mesure, des éléments à une unité qui est déjà là. Dans mon cas, l’unité prend sa forme avec l’accumulation d’éléments », dit Phaneuf, qui a établi la liste de Hockeyeurs lors d’une résidence au Musée de Lachine.

Pendant trois semaines, à raison de 5 à 6 heures par jour, il a tiré ses 2500 joueurs d’une base de données en ligne (Hockedb). Il a fait ses choix selon la sonorité exotique des noms et l’importance historique des joueurs. « C’est un travail plus méthodologique que littéraire », reconnaît-il.

Photo: Francis Vachon Le Devoir L'artiste et auteur Marc-Antoine K. Phaneuf

Si l’écriture d’un tel texte a peu à voir avec le syndrome de la page blanche, sa lecture est-elle différente d’un roman ? Certainement, estime celui qui a publié jusqu’ici quatre titres, trois chez Le Quartanier, un à La Peuplade.

« Mes livres, dit-il, ne sont pas faits pour être lus d’un coup. On doit en prendre un peu, le décanter. Hockeyeurs a sa logique dans son ordre alphabétique, mais c’est une somme de matière dont on peut se servir comme bon nous semble. »

Dans le Colis d’art, il est suggéré de lire les noms à voix haute. « Pour le plaisir de la sonorité, concède l’auteur. On devient alors un peu descripteur de parties. C’est un autre rapport au texte, à considérer comme une œuvre d’art. »

Et alors pourquoi un livre et non pas une œuvre destinée à une expo ? Marc-Antoine K. Phaneuf assure ne pas faire la distinction. C’est du cas par cas. Il apprécie le livre et « sa part d’intimité ». Mais un texte peut aussi être affiché sur les murs d’une galerie, comme il l’a déjà fait (Autoportrait en zigzag dans les méandres des collections patrimoniales, BAnQ).

Exposer art et littérature, publier des ready-mades et des collages, l’homme à l’acronyme MAKP (liste de lettres, celle-ci) le fait de manière naturelle. Il ne se sépare plus en deux entités, comme à ses débuts. « Je publiais des livres d’un côté, exposais d’un autre. Ça m’a pris trois ans avant de me rendre compte que c’était la même chose, le même plaisir à classer, à organiser de l’information. »

Basé à Québec, le Musée ambulant vise à se rendre là où le public se trouve. Projet lancé en 2020, Colis d’art vise à initier à la collection d’art, mais aussi aux rudiments de la création. Celui de MAKP arrive dans une boîte digne de celles des pizzas. La rencontre de hockey peut alors commencer.

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