Littérature - Le tennis pour penser

On parlera beaucoup de tennis cette semaine à Montréal. De sport, donc, mais aussi de glamour puisqu'on imagine déjà que la sibérienne championne Maria Sharapova ne laissera personne de glace et que, en l'absence de la costaude mais féline Serena Williams, la francophile princesse moscovite Elena Dementieva fera aussi son effet en sortant son français pour charmer les oreilles québécoises. L'univers du tennis, toutefois, ne se résume pas à cette rencontre de la compétition sportive et de la jet set. Il peut, aussi, servir à penser.

Comme l'écrit le philosophe Christophe Lamoure dans sa Petite Philosophie du tennis, que publient les éditions Milan: «On a toujours sous-estimé la richesse et la profondeur de l'expérience sportive». «Un court de tennis, ajoute-t-il, est une scène où se jouent, dans ses plus hauts moments, des drames d'une grande beauté et d'une intensité profonde»; c'est «le lieu d'inscription d'une marque personnelle sur le monde», et cela, aussi bien pour le plus modeste que pour le plus grand des joueurs.

Il y a, d'abord, une physique du tennis qui concerne l'expérience humaine du rapport au temps et à l'espace. Le joueur de fond de court et celui qui monte au filet incarnent des modalités très différentes de cette expérience. Le premier — on pense à Lendl, à Agassi ou à Ferrero — est l'homme de la prudence aristotélicienne, cette «sorte de calcul qui permet de jauger une situation singulière et d'adopter l'attitude la plus appropriée pour y faire face». Le second — un McEnroe, un Rafter ou, dans un genre différent, un Federer — est l'homme du «kairos», c'est-à-dire, selon Gorgias, ce «sens de l'à-propos, cette adéquation entre l'action et l'instant propice». Aussi, selon Lamoure, «le joueur de fond de court est l'homme de l'espace quand le joueur de filet est l'homme du temps».

Sport de combat sans violence qui «s'élabore à la façon d'une controverse opposant deux orateurs de force voisine, disposant d'atouts propres à contrarier la logique de l'adversaire», le tennis repose donc sur une logique dialogique animée par des contradicteurs qui s'imposent par leur style. Borg, remarque Lamoure, «était une sorte de Socrate, questionneur infatigable»; Connors, c'était l'homme de la conviction et de la fougue, une sorte de Voltaire tennistique; McEnroe, inventeur de répliques inédites qui laissent sans voix, ne peut ressembler qu'à Nietzsche, qui «laissait ses contradicteurs à la traîne comme s'ils n'étaient pas en mesure de l'affronter». C'est, d'ailleurs, la conception de la pensée de ce dernier — une pensée sans distance, «une intelligence en actes et sans culpabilité» — qui résume le mieux l'intelligence déployée par les joueurs et les joueuses de tennis.

Que dire, enfin, des passions suscitées par ce dialogue sportif dans l'esprit des participants? Pour apprendre à perdre et à gagner, il faut, précise Lamoure, «d'abord savoir jouer contre soi, c'est-à-dire savoir faire sa place au réel». Le hasard, les conditions atmosphériques et l'adversaire existent «indépendamment de moi» et le stoïcisme d'Épictète, ici, peut s'avérer plus qu'utile en nous rappelant qu'il faut concentrer nos efforts sur ce que l'on peut maîtriser, c'est-à-dire soi-même.

Le tennis étant, comme l'écrit le philosophe dans une très belle formule, «toujours plus grand que ceux qui le pratiquent», un sain scepticisme, aussi, s'impose. Un jour, en effet, c'est l'état de grâce et tout réussit au joueur. Le lendemain, et parfois le jour même, la belle mécanique se dérègle et plus rien ne va. Nul sport plus que le tennis, peut-être, ne permet d'expérimenter si intensément cette fragilité inhérente à la condition humaine: «Les certitudes sont faites pour tomber et seule notre capacité à encaisser cette vérité est décisive dans ces circonstances. Aussi, le tennis nous prépare-t-il à de telles expériences, il forge notre endurance et notre résistance face à cette dimension incertaine de l'existence.»

Les vrais joueurs — un statut qui, d'un point de vue philosophique, n'a que peu à voir avec les qualités athlétiques — le savent: le tennis, en plus de ce qui précède, c'est l'apprentissage de l'admiration à l'égard des autres et de leurs prouesses, parfois de la haine qu'il faut combattre, c'est l'expérience de la solitude, de la colère (à éviter si on n'est pas un génie comme McEnroe) et, surtout, du plaisir.

Le tennis, sport de toute une vie, proclamait le slogan de la Fédération de tennis des États-Unis il y a quelques années. C'est si vrai, ajoute aujourd'hui Christophe Lamoure, que toute la vie ou presque, quand on y pense, est, au moins métaphoriquement, dedans. Vive le tennis consciencieux!