​18e Prix littéraire des collégiens: la parole aux jeunes critiques!

L'écrivain Paul Kawczak, auteur du livre «Ténèbre»
Photo: Laurence Grandbois Bernard L'écrivain Paul Kawczak, auteur du livre «Ténèbre»

Pour une seconde année, c’est en ligne que s’est joué le Prix littéraire des collégiens, qui a couronné, le 21 avril dernier, Ténèbre de Paul Kawczak (La Peuplade), puissant récit d’aventures où un géomètre belge est mandaté par le roi Léopold II pour démanteler l’Afrique. Le jury, composé de plus de 700 collégiens de différentes régions et réalités, a préféré ce roman d’une noirceur empoisonnée à Tireur embusqué, de Jean-Pierre Gorkynian (Mémoire d’encrier), Une joie sans remède, de Mélissa Grégoire (Leméac), Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau (La Peuplade), et Le mammouth, de Pierre Samson (Héliotrope).

En parallèle au Prix littéraire des collégiens, les élèves étaient invités à participer au Prix des critiques littéraires des collégiens. Quarante ont pris le clavier pour décortiquer les œuvres qui ont animé leur confinement en raison de la pandémie.

Leurs critiques ont été soumises à un jury composé de Carl Perreault, professeur au collège Jean-de-Brébeuf, de Caroline Rousse, professeure au collège Montmorency, et de Louise-Maude Rioux Soucy, directrice adjointe de l’information et responsable des pages culturelles au Devoir. Voici les cinq meilleurs textes (un par livre finaliste) de cette cuvée 2021 qui rappelle que la littérature, confinée ou pas, ne connaît aucune frontière, aucune barrière.

 
 

Photo: Source Prix littéraire des collégiens Clara Coderre, étudiante au Collège Jean-de-Brébeuf

Sublime décadence

« Chaque nuit un peu plus, Claes prenait la mesure de la progression de l’ombre en lui, de sa catabase africaine vers la Ténèbre intérieure. » Aussi singulier que la marque nominale de son titre, le roman Ténèbre de Paul Kawczak, dans sa violence et sa noirceur effrayante, déploie sa puissance de la première à la dernière phrase. C’est que Pierre Claes, un géomètre belge en mission pour découper le Congo aussi systématiquement que les vies qu’il y rencontre, met en relief l’absurdité de l’attitude coloniale trop longtemps tolérée. La force du récit loge d’ailleurs dans la finesse avec laquelle l’auteur dénonce les horreurs d’un monde déliquescent — en offrant une histoire plus humaine que politique à partir de laquelle le lecteur peut lui-même tirer ses conclusions.

La toile narrative entre les personnages tissée par Kawczak finit par emprisonner le géomètre lui-même dans une souffrance qui ne peut qu’émouvoir. Sa quête, problématique avant même d’être entamée, embrasse au passage les thèmes universels de la parentalité et de l’amour, offrant au lecteur une plus grande proximité avec ce contexte dépaysant.

L’animalité du corps, ses besoins, pulsions et dérèglements, sont sublimés par l’esprit dont fait preuve Kawczak à travers une écriture aussi précise que le lingchi sordide de Xi Xiao, art de la découpe humaine élevé en caresse érotique. Le côté grossier et vulgaire qui est mis de l’avant est également vecteur des pointes d’humour qui surgissent dans le récit, souvent de manière inattendue. D’amusantes allusions à Baudelaire, Conrad et Verlaine, présentés comme des hommes avant d’être des monuments littéraires, prouvent à nouveau l’habile conjonction entre réalité et fiction.

Nul besoin de s’attarder à tous les détails du parcours de Claes et de sa bande dans la jungle africaine pour y apprécier le cheminement des personnages. D’ailleurs, les rêves et hallucinations offrent un bouleversement des repères qui atténue l’importance de la compréhension absolue du trajet. Au besoin, la carte incluse en début de roman permet de se retrouver dans ces terres étrangères.

Avec ce roman enveloppant, dérangeant, nécessaire, Paul Kawczak nous fait « entr [er] de plain-pied dans la dernière ténèbre du Mal », comme l’écrivait Huysmans dans Là-bas.

Clara Coderre

Collège Jean-de-Brébeuf



 
 

Photo: Source Prix littéraire des collégiens Vincent Périard, Cégep de l’Outaouais

Le mammouth dans la pièce

À mi-chemin entre la critique sociale et le récit historique, Le mammouth, huitième roman de Pierre Samson, nous rappelle que les problèmes de société soulevés en 2020 ne datent pas d’hier.

Le mammouth relate l’assassinat de Nikita Zynchuck, immigrant, par un policier de la Ville de Montréal, au pire de la crise économique des années 1930. Pierre Samson nous décrit les pressions insurrectionnelles qui suivent la mort du mammouth polonais à travers plusieurs regards, notamment celui de Simone Bélanger, jeune femme catholique avide de justice.

En nous faisant revivre la mort de Zynchuck à travers plusieurs points de vue, Pierre Samson place les pions du jeu d’échecs qui se joue au sein des tensions culturelles, religieuses et insurrectionnelles de l’époque. Du policier fasciste Gianni Zutto au militant communiste juif Joshua Gershman, les différents regards sur les événements de mars 1933 permettent à l’auteur de peindre un portrait nuancé et relativement objectif de la situation.

Aussi, il nous transporte dans un Montréal marqué par la dépression économique, et ce, grâce à des recherches poussées et exactes. Des noms de magasins à ceux des locataires occupant une adresse précise, Pierre Samson assure une immersion totale dans le quotidien de la métropole québécoise en 1933. Ces petits détails — qu’il tire entièrement du réel — contribuent à rendre les scènes vivantes et, surtout, plausibles dans l’esprit du lecteur.

De plus, par son utilisation d’un vocabulaire riche et évocateur, l’auteur dépeint un paysage complexe et descriptif du Montréal de la Grande Dépression permettant au lecteur de s’immerger dans un univers marqué par la misère et les tensions culturelles. De par la rudesse de ce vocabulaire, le lecteur peut se sentir écrasé, reflétant le sentiment des personnages de l’être dans leur vie.

Ce récit nous fait réfléchir aux problèmes de société auxquels nous faisons encore face en 2021 comme la brutalité policière, la polarisation politique ou encore le racisme systémique. Empreinte d’une qualité historique et lexicale remarquable, l’histoire du mammouth polonais vaut la peine d’être lue attentivement.

Vincent Périard

Cégep de l’Outaouais


 



 

Photo: Source Prix littéraire des collégiens Emmanuel Brouillette, étudiant au Cégep de Sainte-Foy

Sophie en kaléidoscope

« J’ai célébré mes 33 ans en septembre. En soufflant mes bougies, j’ai souhaité que cette histoire se réalise. » Chasse à l’homme, c’est un rayon nommé Sophie qui rebondit ; qui se diffracte ; qui, capté par des lentilles, éclôt jusqu’à occuper tout l’espace. Chasse à l’homme, c’est un récit aux ramifications plurielles où l’acte d’écriture, l’amour — de courtois à ambitieux —, le temps cyclique et générationnel, les réalités féministes ainsi que la course vers une joie identitaire viscérale s’amalgament et se fractionnent.

Sophie en fragments de prose dépeint des moments, des personnes et des pensées. Elle se répand sur le papier, jusqu’à ce que les thèmes et les histoires s’entremêlent, se brouillent, s’amplifient. Ce sont les yeux de Marcel, son chat, qui la suivront — elle homogène, elle saturée ; elle bribes, elle aphorismes — jusque dans les bras du bercail, l’homme du Waldorf-Astoria. Sophie se réfléchit d’un éclat à l’autre, avec comme seul point de repère le choc des roues sur le tarmac à Montréal, à Paris, à Tokyo ou à Québec.

Sophie en multiple, c’est le récit d’une femme kaléidoscope. Il y a d’abord Sophie la narratrice, qui voyage, qui aime, qui tente le tout pour le tout et qui s’abreuve des échecs. Sophie Calle, ensuite, alter ego de la protagoniste qui n’a pas peur de se révéler à travers ses amours et ses peines. Enfin s’invite Sophie l’autrice, qui dirige son parcours une citation à la fois. En faisant intervenir des voix d’écrivains qui la touchent, elle progresse dans sa Recherche, elle cerne le but de sa quête : créer une littérature qui lui est propre.

L’optique de l’histoire de Sophie Létourneau se focalise sur l’amour, s’y reflète, s’y diffracte. Kaléidoscopique, Chasse à l’homme, pour dépeindre une expérience de lecture ; kaléidoscopique pour englober des histoires et des cartes tirées au sort. Trouver l’amour est possible, Sophie le montre : il suffit de consulter une bonne cartomancienne !

Emmanuel Brouillette

Cégep de Sainte-Foy



 
 

Photo: Source Prix littéraire des collégiens Catherine Del Guidice, étudiante au Cégep de Saint-Laurent

La nécessité de ralentir

Avant toute chose, il convient d’admettre que rares sont ceux qui s’enthousiasment à l’idée de plonger dans un roman sur la dépression, la désillusion professionnelle et le douloureux sentiment de « faire partie de la communauté des impuissants, des ombres, des absents, […] ». Pourtant, c’est ce que propose Mélissa Grégoire dans Une joie sans remède, un roman d’introspection relatant l’histoire d’une professeure de littérature au collégial, Marie, forcée de prendre un second congé de maladie pour dépression nerveuse.

À seulement 33 ans, avec un emploi stable, un amoureux en or et une vie quotidienne somme toute assez confortable, c’est empreinte d’incompréhension et d’une bonne part de culpabilité que Marie reçoit son diagnostic « d’invalide ». De la prise d’anxiolytiques aux consultations chez un psychanalyste, en passant par la distanciation sociale volontaire (!), le chemin que devra parcourir la malade pour apprivoiser son existence ne se fera pas sans heurts, mais se fera, doucement.

On perçoit dans Une joie sans remède le désir de dépeindre une histoire vraie, sans tabou ni sous-entendu. Décrire la souffrance psychologique d’un personnage et donner à entendre ses profondes réflexions est un pari risqué mais adroitement relevé par Mélissa Grégoire qui, avec une délicatesse et une sensibilité remarquables, fait naviguer Marie dans les eaux troubles de la crise existentielle.

Bien que le discours introspectif demeure dominant, le schéma narratif n’est pas laissé en plan. D’habiles transitions entre présent et passé ainsi qu’un découpage en trois parties organisent l’action et permettent d’assister à l’évolution du personnage. Malgré la nécessité de ralentir son quotidien, Marie continue d’échanger régulièrement avec les membres de son entourage. Ces nombreux discours directs alimentent le dynamisme du récit et allègent l’histoire, assez lourde en soi.

Enfin, le style de Mélissa Grégoire s’agence parfaitement avec l’ambiance du roman. Chaque phrase, épurée de tout artifice, laisse les mots s’enchaîner d’eux-mêmes pour sculpter, en finesse, le récit d’une femme à la conquête de sa propre vie. Si les thèmes abordés sont loin d’égayer le lecteur, l’acuité avec laquelle ils sont développés ne saurait l’accabler, bien au contraire.

Catherine Del Guidice

Cégep de Saint-Laurent



 
 

Photo: Source Prix littéraire des collégiens Mathilde Beauséjour, étudiante au Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Gaspé

Cibler les blessures

« Les poings. S’abattent. Sur moi. Tandis que je suis. Étendu au sol. Face contre terre ». Voilà comment commence Tireur embusqué, le deuxième roman de Jean-Pierre Gorkynian, et comment se termine une parcelle de l’histoire du jeune Shams, un adolescent marqué par la guerre, qui tente de faire son bout de chemin sur une terre froide qui lui est étrangère. Au côté de Kevin, son fidèle ami, il mène un combat bien différent de ceux observés en Syrie, soit celui de survivre à la dure période qu’est l’adolescence.

Habilement choisi, le titre du roman fait référence à bien plus que la guerre civile d’Alep, ville d’origine de Shams. Dans cette fiction, les attaques sont nombreuses et sournoises et les victimes n’affichent pas toujours des plaies visibles. C’est le cas de Kevin qui subit différentes formes de blessures psychologiques. Son histoire, entremêlée à celle de Shams, est développée et complexe bien qu’il ne soit pas le personnage principal de ce récit.

Ce souci de bien établir le vécu des personnages secondaires en est un que le lecteur peut remarquer chez Jean-Pierre Gorkynian. Tous ces différents visages qui entourent Shams ont un historique qui enrichit la lecture et aident à bien comprendre l’environnement dans lequel il se trouve, environnement qui, tout au long du roman, alterne entre une Syrie en guerre et un Montréal en hiver.

Ces deux mondes, bien qu’opposés, se juxtaposent habilement, contribuant à rompre la chronologie des événements. En effet, les péripéties d’Alep sont principalement racontées à travers les séances de Shams avec le psychologue de son école. Ces moments de confidence, grâce aux descriptions d’une précision à couper le souffle, plongent le lectorat dans un univers de violence et de survie.

Aux antipodes du monde occidental, la guerre civile syrienne peut être une réalité difficile à imaginer. Toutefois, l’auteur s’assure que ça ne soit pas le cas en expliquant avec clarté les bases de ce conflit. Au final, Tireur embusqué réussit à raconter l’histoire de deux cultures qui se rencontrent, s’apprivoisent et tentent de se comprendre à travers la beauté et l’horreur.

Mathilde Beauséjour

Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Gaspé

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